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Rencontres du CRAP 2017

La coopération, c’est politique !

Conférence de Sylvain Connac

21 août 2017

L’école française n’est ni juste ni efficace : c’est le constat « assez consternant » que dresse Sylvain Connac, chercheur en sciences de l’éducation à l’université Paul Valéry de Montpellier… Il faisait une conférence le 19 aout sur le thème « Coopération entre élèves et différenciation pédagogique : quels liens ? », dans le cadre des rencontres du CRAP-Cahiers pédagogiques. Son postulat est que la pédagogie peut et même doit faire quelque chose en réponse à cette situation, notamment grâce à la différenciation pédagogique et à la coopération entre élèves.


« Aucun d’entre nous n’a choisi le métier d’enseignant pour faire réussir seulement les élèves issus des milieux les plus favorisés. Et pourtant, c’est bien ce qui se produit. Notre école se veut égalitaire mais elle est en fait élitiste et injuste. » C’est donc un véritable projet politique que défend Sylvain Connac, lorsqu’il promeut la différenciation pédagogique et la coopération comme pistes pour remédier aux difficultés scolaires de certains élèves.

Il cite le rapport du CESE (Conseil économique, social et environnemental) de 2015, intitulé « École et grande pauvreté ». Ce rapport expose que l’école, loin de combler inégalités, les renforce. Le chiffre le plus parlant pour Sylvain Connac, le plus édifiant : 72 % des élèves de SEGPA sont issus de milieux sociaux défavorisés, de même que 80 % des élèves en ULIS. Il y a parfois dans ces milieux des fratries entières orientées dans l’éducation spécialisée. Cela donne l’impression que la pauvreté économique condamne à la relégation scolaire.

Rédigé conjointement avec le rapport du CESE, celui de Jean-Paul Delahaye, inspecteur général de l’Éducation nationale, dénonce le cynisme de l’« égalité des chances » et propose de parler plutôt d’ « égalité des droits ». Quant au sociologue Georges Felouzis (2014), il se demande « jusqu’à quel point les inégalités scolaires vont être acceptables sans remettre en cause fonctionnement du système ».

Différenciation ou diversification pédagogique ?

Après avoir rappelé la définition que donne Philippe Meirieu de la différenciation pédagogique : « différencier c’est avoir le souci de la personne sans renoncer au souci de la collectivité » (1989), Sylvain Connac souligne que « différencier ce n’est certainement pas individualiser. On obtient sinon une ségrégation scolaire beaucoup plus importante encore. »

Cependant, le terme « différenciation pédagogique » ne lui convient pas vraiment. « Parce qu’un élève qui ne comprend pas en classe du premier coup, qui a besoin d’autres entrées, n’est pas pour autant différent. » Il y a également risque d’un étiquetage stigmatisant, de développer un sentiment d’incompétence chez les élèves si les pratiques de différenciation ne s’adressent qu’à ceux repérés pour leurs difficultés ou leurs manques. De plus, « on demande souvent plus aux élèves jugés “meilleurs” qu’aux élèves “différenciés”, et on propose des activités plus simples et moins stimulantes aux élèves en difficulté. Ils les réussissent parce qu’elles sont simples, ils ont l’impression de réussir mais ils n’apprennent pas, parce que les objectifs sont en fait minorés et qu’on ne les amène pas à dépasser leur rythme de croisière. » (voir la conférence de consensus du CNESCO et de l’IFE sur la différenciation épdagogique de mars 2017)

Autre point : sous couvert de différenciation pédagogique, il observe que beaucoup d’enseignants répondent en fait par des dispositifs d’ « externalisation centrifuge ». La classe tourne à une sorte de cadence, guidée par l’enseignant et les élèves qui sortent de cette cadence s’extraient de la proximité de l’enseignant et se retrouvent à la « périphérie » de la dynamique. Or, comme sur un manège, on subit plus la force centrifuge sur l’extérieur qu’au centre, et cela demande plus d’efforts de rester sur la plateforme à cet endroit qu’à celles et ceux qui se trouvent au centre. Quand ces élèves reprennent le cours « normal » de la classe, elle a continué à tourner... Cette constatation n’est pas nouvelle. En 1969, Robert Gloton estimait que « l’école est comme un hôpital qui s’occuperait des types en bonne santé et qui renverrait les malades. Et pour renvoyer les malades, on les décourage... »

Sylvain Connac préfère donc parler de pédagogies diversifiantes ou de diversification pédagogique : « en diversifiant les modalités d’entrée dans le rapport aux savoirs, on pourrait proposer des modalités d’appropriation différentes des connaissances ».

Qu’est-ce que la coopération ?

La coopération entre élèves, c’est un ensemble de situations où des personnes apprennent à plusieurs et agissent ensemble. Elle se caractérise par des situations d’aide, d’entraide, de tutorat et travail en groupe.

A la différence de la coordination, où « les actions de chacun sont articulées à celles des autres », et de la collaboration, « où il existe un lien d’interdépendance plus fort, avec partage d’un espace et d’un temps de travail » [1] voire partage de ressources, et même partage des élèves pour les enseignants d’un même établissement, la coopération est un lien plus étroit, où les partenaires sont mutuellement dépendants.

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Dessin d’Emilie Pradel

Il existe un certain nombre de déclinaisons de la coopération en classe. La déclinaison la plus connue, ce sont les conseils coopératifs, mais il y a également les jeux coopératifs, les réseaux d’échanges réciproques de savoirs (développés par Claire et Marc Héber-Suffrin), souvent appelés « marchés de connaissance » en primaire, les discussions à visées philosophique et démocratique par Michel Tozzi ou les démarches de projet dans lesquelles on trouve du travail en équipe.

En quoi la coopération serait-elle en mesure répondre à la diversité des élèves dans une classe ou un établissement ? Il y a de nombreuses réponses possibles, mais Sylvain Connac renvoie à deux sources :
- Ce qu’en disent les recherches, et notamment le dossier de veille de l’IFE (Institut français de l’éducation) de novembre 2016. Des travaux de recherche aux États-Unis ont comparé les façons d’enseigner : individualistes, compétitives et coopératives. Il ressort de ces études que, quelles que soient la discipline, l’âge des élèves et la tâche demandée, l’approche coopérative est la plus efficace, de manière systématique. Elle est plus efficace sur ce que les élèves apprennent ; plus efficace en termes de socialisation ; plus efficace sur la motivation ; plus efficace sur le développement personnel des élèves, c’est-à-dire le fait de se considérer comme une personne intéressante et d’être conscient que ce qu’on fait a un impact sur les personnes avec qui on va vivre et travailler.

Qu’en disent les élèves ?

- Ce qu’en disent élèves, à travers un corpus de vingt-deux entretiens de recherche menés par lui-même auprès de collégiens et de lycéens inscrits dans des classes coopératives. Il ressort de l’analyse de ces entretiens et des propos des élèves que ceux-ci voient dans la coopération des bénéfices notamment en termes d’autonomie et de responsabilisation, par rapport aux finalités des apprentissages (« On est là pour nous, pour apprendre, on vient à l’école pour construire notre avenir, pas pour l’enseignant ou les parents. ») ou à la place de l’erreur (« Si on ne fait pas des erreurs on ne peut pas apprendre. C’est plus simple si le prof donne la réponse mais on ne corrige pas ses erreurs si on se trompe pas. »).

Les élèves soulignent aussi que le tutorat entre eux permet à la fois d’accorder une certaine ubiquité à l’enseignant, qui peut en quelque sorte aider plusieurs élèves à la fois grâce à une forme de partenariat avec les élèves. Il favorise également une diversification des approches, notamment grâce au fait que les élèves partagent le même niveau de langage. Enfin, il permet une consolidation des acquis : aider quelqu’un renforce ses propres apprentissages parce qu’on découvre de nouvelles façons de faire (« Un tuteur consolide ses compétences parce qu’il est amené à les réemployer. ») et peut faire apparaître des domaines où les apprentissages sont moins solides qu’on le croirait.

Dernier domaine de satisfaction cité dans ces entretiens, celui des relations humaines. Les élèves mettent en avant le plaisir et la satisfaction qu’ils ont à venir au collège ou au lycée, et à aider leurs camarades (« Quand j’aide quelqu’un je me sens mieux, je sens que j’ai fait quelque chose de bien pour les autres. »), l’importance de la solidarité, du soutien, de la générosité et l’amélioration de leur relation avec les enseignants. A ce propos, Sylvain Connac insiste : « Aucun élève de ce corpus d’entretiens n’a parlé de relation conflictuelle avec les enseignants. »

Les enseignants eux-mêmes, enfin, s’ennuient moins et ont plus impression d’être utiles à leurs élèves, ce qui souligne-t-il, est bien « le sens du métier. Coopérer redonnerait le goût d’enseigner à ces enseignants, qui sont optimistes sur leur rôle auprès des élèves. »

Ainsi, selon Sylvain Connac, la coopération, ce ne sont pas seulement des outils, des techniques, des démarches, mais aussi un certain nombre de valeurs, en phase avec celles de la République française. À la liberté correspond l’apprentissage de l’autonomie et de l’auto-contrainte, qui passe par la liberté de se déplacer, de s’exprimer. À l’égalité correspond le développement du sens de la responsabilité et de l’idée que l’autre, dans toute sa différence, est au moins aussi important que soi. À la fraternité correspond le fait que les élèves, futurs adultes, deviennent des êtres a-égoïstes, doués de compassion.

Cécile Blanchard

Bibliographie  :

Différenciation pédagogique – Comment adapter l’enseignement pour la réussite de tous les élèves ?, CNESCO/IFE, 2017.

Sylvain Connac, Stéphanie Fontdecaba, « Mieux apprendre avec la coopération », n°505 des Cahiers pédagogiques, 2013.

Sylvain Connac, Enseigner sans exclure – La pédagogie du colibri, ESF Éditeur, 2017.

Et aussi : https://drive.univ-montp3.fr/index.php/s/ikgCP63ede6bxRl

A lire également sur notre site :
Qu’est-ce qu’on se raconte ? Témoignages

Conférence de consensus sur la différenciation pédagogique : impressions d’une participante, par Anne-Sophie Martinez

De quoi serons-nous capables avec le numérique ? - Conférence de Jacques-François Marchandise aux Rencontres 2016

Une utopie concrète, par Jacques George


[1Jean-François Marcel, Vincent Dupriez, Danièle Périsset Bagnoud et Maurice Tardif, Coordonner, collaborer, coopérer : de nouvelles pratiques enseignantes, De Boeck Universités, 2007.

Sur la librairie

 

Enseigner sans exclure. La pédagogie du colibri

Une synthèse des recherches récentes en sciences de l’éducation centrée sur le problème de l’exclusion et de la démocratisation des apprentissages au sein de la classe.
L’ouvrage fournit des repères théoriques et des outils pédagogiques pour les mettre en pratique.