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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La classe, cet espace culturel élargi

Éric Hitier

5 mars 2015

Conjuguer sa passion et son métier, faire de sa classe un univers où le respect mutuel s’impose, initier des projets où l’entraide est la clé majeure et observer les apprentissages, les compétences qui éclosent dans la vivacité. Ce programme enthousiasmant pourrait résumer la façon dont Éric Hitier, professeur de cycle 3 dans une école en Indre et Loire, vit son métier. Rencontre avec un enseignant pour qui l’informel a toute sa place à l’école.


Au départ, il destinait sa vie professionnelle du côté des images. Il se voyait monteur en entreprenant sa licence d’études cinématographiques. Et puis, la difficulté de trouver un stage conjuguée à des choix personnels l’ont conduit ailleurs, vers l’enseignement. Le concours, il l’a passé par hasard, convaincu seulement après des années à entraîner une équipe junior de foot, qu’il aimait être auprès des enfants. «  A partir de là, tout ce que j’ai appris à la fac de cinéma, j’ai souhaité le transmettre à l’école  ».

Dès son année de stage, il propose aux enfants de réaliser des films. Il est nommé titulaire en Zone d’éducation prioritaire, et adopte la pédagogie de projet avec comme fil rouge la création d’une fiction. La réalisation est primée au Festival de Strasbourg, une belle reconnaissance pour des élèves qui ont apprivoisé l’image comme un monde qui jusqu’alors leur échappait. Un poste à profil teinté de cinéma se libère dans l’Académie d’Orléans-Tours. Sa candidature est retenue. Pendant deux ans, il forme et accompagne des enseignants sur des projets liés à l’image. Le centre Jean Mermoz est équipé comme un véritable studio de chaîne régionale. Là, il accueille une centaine de classes venues réaliser des journaux télévisés.

Dans les cursus cinématographiques qu’il accompagne, de la maternelle au lycée, il voit nous dit-il des choses magiques. «  Les enfants adorent, s’immiscent dans les projets du début à la fin  ». Et puis au bout de deux ans, l’expérience s’arrête, à l’heure où le ministère décrète que les profs doivent être en face des élèves, une grosse déception pour Éric Hitier. Il est nommé dans une classe de campagne où à nouveau il mêle école et cinéma. En parallèle, il poursuit un master à distance, dans l’idée toujours d’explorer encore plus loin le monde de l’image, de l’appréhender dans toutes ses dimensions, culturelles, techniques et sociologiques. Il commence une thèse et la laisse en suspend, faute de temps, mais garde toujours un pied du côté de la recherche en codirigeant la revue belge Émulations.

Dans son école rurale, il arrive avec dans ses bagages sa passion pour le cinéma et son goût pour la pédagogie de projet. Depuis sept ans, chaque année il repense, «  déconstruit pour mieux construire  » et avance vers une pédagogie inversée où les compétences sociales sont prisées. Cette année, ses élèves de CM1-CM2 créent un film d’animation avec une table lumineuse emplie de sable qu’il a construite cet été. Ils ont d’abord en groupe écrit une histoire puis ils ont voté pour choisir la plus cohérente, la plus amusante, et la plus facilement réalisable avec du sable. Ce sera l’histoire d’un rond qui se balade dans la classe, rencontre d’autres éléments qui l’aident à retrouver sa maison. Le film d’une durée de deux minutes leur demandera cinq mois de travail, en soi toute une aventure. «  J’aime bien changer de support. Lorsque j’enseignais en ZEP, nous avons utilisé une caméra super 8. Nous avons travaillé aussi sur argentique avec un labo photo. C’était une façon de leur montrer ce qu’il se passe derrière, de comprendre comment se fabrique une image  ».

Comprendre l’image, le message véhiculé en construisant un film permet aussi notamment de travailler l’écrit, la conjugaison, la concordance des temps, d’apprendre les contenus du programme d’une façon presque détournée. L’activité sert de base à l’acquisition et l’évaluation des compétences. Les aspects informels sont également importants. Il observe les rapports sociaux entre les élèves, l’esprit d’entraide et de débat. «  Au sein du travail d’écriture, le leader habituel ne l’est pas forcément dans le groupe. D’autres élèves vont se révéler, faire avancer le travail de cohésion au sein de la classe  ». Dans la phase de réalisation, le travail se fait par deux et le passage entre les binômes est un véritable moment de passation où les conseils et les consignes se prodiguent dans un engagement commun pour la réussite du projet.

Sur les murs, s’affichent des messages de respect dans une multitude de langues, avec des calligraphies variées, des formes géométriques semblent se promener. La classe est faite de coins, de lecture, de détente et contient même une cabane. «  Je l’aménage comme la classe dont je rêvais quand j’avais neuf ans  ». Vue de l’extérieur, elle surprend. Vécue de l’intérieur, elle apaise, contribue à l’esprit d’entraide et au respect mutuel. L’année commence toujours par une phase où les élèves apprennent à se connaître à vivre ensemble, à construire des règles de vie où les préjugés et les moqueries sont exclus. L’objectif est de «  créer une ambiance positive qui va permettre d’avancer sereinement et pas dans la moquerie  ». La classe est «  un espace de négociation, participatif, collaboratif  ».

Les parents au départ ne s’y retrouvaient pas toujours. Et puis, petit à petit, à force d’échanges et d’explications, la pédagogie proposée a commencé à les intéresser, les rassurer. Cette année, ils ont été invités pendant le temps de classe à participer avec leurs enfants à un concours Mathador. Dix sont venus et pour cela certains ont posé une journée de congés, une belle occasion de découvrir la classe dans un contexte de travail. Et puis depuis novembre, la classe a un compte twitter avec lequel elle raconte ce qu’il se passe. «  L’ouverture est essentielle pour faire revenir les parents à l’école  ». La twittclasse amène d’autres façons d’apprendre, d’apprivoiser les mots et la communication. Les twictées, les défis avec d’autres classes françaises, canadiennes et bientôt du Togo, un problème de maths posé par un collégien de Grenoble auquel des élèves ont répondu, toutes ces activités pour l’enseignant «  ouvrent un champ de pédagogie, des stratégies d’apprentissage  ». «  Ma classe est un espace culturel élargi  » explique-t-il.

Et cet espace s’enrichit de sa propre expérience comme celle vécue un été à Naplouse où il est parti pour une mission humanitaire. Dans les camps palestiniens, il a encadré des groupes d’adolescents pour un atelier photo dont le résultat s’est affiché au centre culturel français. «  C’était une expérience extraordinaire sur le plan humain, personnel, professionnel  ». Là encore, le propos était d’explorer l’image, de la comprendre, celle des autres, celle des magazines, et les siennes, celles qui captent son quotidien, le transforment. «  Tous ces à côtés m’apportent des plus, des ressentis, des émotions.  » L’importance de l’émulation en a été à ses yeux renforcée. «  Ici on forme une équipe  » partage-t-il avec sa classe où les plus fragiles bénéficient du tutorat des plus performants.

L’émulation, l’entraide, Éric Hitier les rencontre sur Twitter où les échanges lui permettent d’avancer, de se questionner et de trouver écho à ses propres expérimentations. Le compte de la classe est lui relayé par une inspectrice Tice, Michèle Drechsler, un regard et une reconnaissance que les élèves apprécient. Bientôt ils recevront la visite d’un inspecteur général qui viendra voir de près ce qu’ils font. «  Sur Twitter, on sent le foisonnement des projets. Nous ne sommes qu’au début de quelque chose  ». L’usage raisonné des réseaux sociaux avec des usages encadrés par une charte élaborée en classe est une nouvelle dimension qu’il explore cette année. «  J’éprouve beaucoup de plaisir en classe, tous les jours il y a une découverte, quelque chose de nouveau  ». Le plaisir à enseigner, il le trouve dans le questionnement, la mise en œuvre d’activités et l’observation de ces moments infimes et denses d’apprentissage et d’émulation. Il le partage avec ses élèves dans le goût de découvrir et de comprendre. Pour lui, une approche globale est essentielle pour mener à bien une pédagogie de projet qui englobe les savoirs plutôt qu’elle ne les additionne. Et dans ces savoirs, les plus importants à ses yeux sont ceux qui font du collectif une terre d’apaisement.

D’une école de campagne, proche de la ville, sortira bientôt un film d’animation, l’histoire d’un rond. Cette histoire nous contera sans doute entre les images une belle aventure, celle de 23 enfants qui, le temps d’une ou deux années, auront partagé une chose fondamentale : apprendre se conjugue avec plaisir au collectif.

Monique Royer

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier