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Livre

La classe !

4 février 2013

Marie Desplechin vient de publier un nouveau livre : "La Classe". Coup de coeur pour ce projet d’écoles en forme de portraits adolescents.


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Le principe est simple : des collégiens ont raconté à des étudiants ce qu’ils voulaient de leur vie, de leurs rêves. Portraits murmurés. Tamilla à Lorraine. Portraits écrits. Lucille par Benjamin. Tout en intimité retenue.
Autant vous le dire tout de suite, je suis tombée dans le livre ! Vous savez, ça arrive lorsque toute interruption vous fait pester en dedans contre les empêcheurs de lire en rond et que vous n’avez plus qu’une hâte : replonger. Il faut dire que Marie Desplechin dans sa préface sait s’y prendre pour vous faire accrocher. Cette fille du nord a une tchatche de marseillaise, doublée d’une conviction propre à déplacer des terrils d’école.

Mais les terrils, on les déplace toujours mieux à plusieurs. Et dans la préface on découvre qu’ils s’y sont mis à quatre-vingt : Pierre Mathiot, le directeur de sciences Po Lille et des étudiants, Cécile Trémolières, principale, et Marie-Juliette Robine et Laurence Dequidt professeures de français au collège Verlaine de Lille. Et puis donc des étudiants de Sciences Po Lille et deux classes de 3e du collège, un de ces collèges qui donnent envie et peur tout à la fois d’y enseigner. Envie, parce que c’est une ruche d’expérimentations, de travail autour de projets. Peur parce que les élèves vus de loin paraissent ne pas avoir, scotché dans le dos, le même mode d’emploi pour ados que les autres.

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Marie Desplechin

On s’aperçoit vite que ces adultes-là se sont bien trouvés. Chacun à leur manière ils prennent, ils volent peut-être, le pouvoir de changer les choses. Pierre Mathiot, c’est le monsieur dont des filles de 3e disent dans le début du livre qu’il est « trop mignon » ! Lui, son pouvoir, c’est de suggérer l’ambition, c’est de faire accompagner 950 collégiens et lycéens d’éducation prioritaire par Sciences po. Il se souvient du bruit doux de l’après-midi passé ensemble à travailler, des chuchotis de la vie en train de se raconter. Il se souvient aussi du jeune gars en survêt nikidas recevant maladroitement le cadeau, un livre, que lui offrait « son » étudiante.

Marie-Juliette Robine, une des enseignantes de français, se souvient de la facilité avec laquelle les élèves et les étudiants sont entrés en contact. Au point de ne plus sembler avoir besoin des adultes. Duos paisibles, heures calmes, qui lui remettent, aujourd’hui encore, le sourire aux lèvres. Ces ados-là, ils sont comme tout le monde, ils adorent parler d’eux. Ils adorent qu’on les écoute. Marie-Juliette a été surprise de découvrir la force qui ressort des portraits, une force tirée de la famille, des amis surtout. Ils ont des armes, et ça, c’est rassurant. Pourtant Marie-Juliette met en garde : ces portraits sont des mythes, comme toutes les autobiographies, mais ceux-là sont même à deux miroirs déformants, avec ce que chaque face a bien voulu montrer, a bien voulu retenir.
(Le lecteur rajoutera d’ailleurs son filtre. A ce propos, s’il se trouve de ces effarouchés qui ne sauraient voir sans horreur les prières du soir, les jeux vidéo ou les bagarres de filles, alors qu’ils aillent vers d’autres épinalismes...)

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Laurence Dequidt et Marie-Juliette Robine

Sociologie de l’intime ? Laurence Dequidt constate simplement qu’il y aurait de quoi se pencher par exemple sur la place des filles et petites-filles, sur les lignées féminines qui traversent les témoignages, sur la mère « qui travaille dur et qui n’arrête pas de sourire ». Elle ne se privera pas de faire étudier ces textes avec ses élèves actuels de 3e. Qu’elle fera écrire à leur tour, libérée d’ailleurs par cette expérience d’un scrupule qui vient en tête de tout professeur de français au moment de la séquence sur l’autobiographie : elle a appris que les élèves-auteurs sont capables de raconter uniquement ce qu’ils veulent raconter, de s’exposer, ou de mentir. Qu’ils pourront ainsi jouer et rejouer l’image et avec l’image qu’ils se construisent d’eux, jusqu’à la rendre acceptable, jusqu’à être accueillis.

Et les élèves, qu’en ont-ils pensé ? Ce qu’ils ont préféré, c’est à n’en pas douter la rencontre avec « ces grands », ne sachant pas trop à quoi ils pourraient s’attendre. « Au fond, ils ne sont pas très différents de nous. Ca rassure. » Ce ne serait pas un signe de bonne intégration, cela ? Si c’est le cas, alors oui Fenty, ça rassure...

Christine Vallin

Voir en ligne : La Classe de Marie Desplechin

« Une fois n’est pas coutume, Verte avait l’air de charmante humeur en revenant de l’école. Elle bavardait sans interruption, assise à la table de la cuisine, et je l’écoutais d’une oreille en préparant un magnifique brouet brun destiné à empoisonner le chien de nos voisins, un animal de cauchemar qui ne cessait de pisser contre la porte de l’immeuble. Ils commençaient à me chauffer, tous, avec leurs horribles animaux. Est-ce que j’emmène mes mygales pisser devant chez eux* ? »

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http://liragif.over-blog.com

Ca, c’est un passage de « Verte », un roman jeunesse de Marie Desplechin qui l’a propulsée au young office. Moi j’ai sauté dessus après avoir croisé son auteure. Dans ma tête, sa voix s’est mise à me lire « Verte », avec la même chaleur de grande sœur que lorsqu’elle parlait aux anciens élèves de 3e venus chercher leur exemplaire de « La Classe ». Mais attention, dès le départ et aujourd’hui encore, Marie Desplechin a eu avant tout en tête de protéger les élèves qui lui prêtaient leur parole. Sa vigilance reste de mise et elle les défend mots et ongles, les petits...
Le projet de Marie Desplechin, c’était d’entendre et de retenir la petite musique de chaque collégien. Et en cela le livre ressemble bien à une symphonie pour le temps présent. Tenez, je l’ai fermé il y a plusieurs jours, et pourtant les voix continuent de chanter dans ma tête...

*« Verte », l’école des loisirs


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