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N° 512 Quel cinéma !

La Seconde Guerre mondiale en films

Jean-Valéry Martineau

Beaucoup d’élèves connaissent les évènements de la guerre de 1939-1945 par le truchement d’œuvres cinématographiques. Qu’en faire au cours d’histoire au lycée ?

Le cinéma évoque pour les élèves des moments ludiques, le plaisir de regarder un blockbuster en compagnie d’amis, l’occasion de vibrer lors des scènes d’action ou de s’identifier lors des moments d’émotion. L’utilisation d’extraits d’œuvres cinématographiques en cours au lycée correspond à des logiques différentes : des scènes coupées et choisies et non des films entiers, des documentaires plutôt que des films de fiction, des analyses substituant la réflexion à l’émotion… Malgré ces différences, les séquences visionnées entrainent toujours un sentiment d’adhésion de la part des élèves. L’utilisation des séquences filmées soulève donc des enjeux pédagogiques : donner des instruments d’analyse aux élèves et un recul critique nécessaire au citoyen.

La Seconde Guerre mondiale est une période abondamment traitée par les films de fictions et les documentaires. Les œuvres sont de genres et de dates diverses : fondateurs, mais anciens (Nuit et Brouillards de 1955), parfois récents, mais uchroniques (Inglorious Basterds de 2009) ou humoristiques (Papy fait de la Résistance en 1983) malgré des conditions dramatiques (La vie est belle de Roberto Benigni en 1997).

La profusion de représentations véhiculées par ces films vus en classe, dans son salon ou à l’intérieur des salles obscures constitue un obstacle à une vision cohérente et scientifiquement informée de la Seconde Guerre mondiale. Il est nécessaire d’apporter par une démarche adaptée aux lycéens de 1re et terminale une vision et une information plus conforme aux travaux historiques.

L’utilisation des productions cinématographiques, l’étude des œuvres du cinéma sont possibles dans plusieurs thèmes proposés par l’histoire comme en histoire des arts au lycée. Parmi les différents programmes, celui de Terminale L/ES présente l’ambition de restituer les représentations du passé et la construction des mémoires dans le premier thème : le rapport des sociétés à leur passé. Le sous thème les mémoires : lecture historique propose d’étudier l’historien et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France.

Histoire et mémoires ont des logiques différentes, tout comme l’analyse d’un côté et les représentations mentales du passé de l’autre. À partir d’un même matériau, il est pourtant possible de resituer et de restituer les faits et conceptions du passé grâce aux apports des productions cinématographiques. Des possibilités d’analyses variées sont possibles grâce à des supports différents du cinéma : commentaires d’affiches de films, étude d’une image fixe extraite d’un film, visionnage et explication d’une séquence audiovisuelle formée par la bande-annonce.

Image fixe extraite d’un film

Le juif Suss est un film nazi de propagande antisémite. Il offre à l’examen de l’historien une vision de l’autre dans ce qu’il imagine de vices moraux et de tares physiques. Le patronage du ministre de la Propagande Goebbels montre la dimension politique de ce film de 1940 retraçant les ambitions d’un ministre juif au XVIII siècle. Les stéréotypes présents dans le film et vus par 20 millions de spectateurs en Europe peuvent être analysés par l’étude des images fixes extraites du film, éventuellement reliées à l’affiche du film.

Commenter l’affiche du film « Le Chagrin et la pitié »

L’analyse de l’affiche du film Le Chagrin et la pitié de 1969 montre une rupture dans la mémoire de l’Occupation. L’analyse de l’affiche du film montre l’existence de deux mythes de la mémoire : la sortie du film en 1971 contribue à remplacer le mythe « tous des héros » par le mythe « tous des salauds ». Dans les deux cas, la réalité est différente et doit faire l’objet d’une explication auprès des élèves.

Ce travail peut-être complété par l’apport d’autres documents comme les interviews du président de l’ORTF Arthur Conte expliquant en 1973 pourquoi l’ORTF refuse de diffuser à la télévision le film, ou encore les interviews de Marcel Ophüls aux Cahiers du cinéma en mars 2002, à Libération le 9 juillet 2005. Des questions reliant les textes et l’affiche mettent en lumière les intentions du cinéaste et la difficulté de réception du film.

L’extrait de film

La bataille du rail est un film commandé par le Conseil national de la Résistance et par la CGT Cheminots. Il exalte la France résistante. Le film a permis de forger la mémoire de la Résistance par ses acteurs (de véritables cheminots) et ses conditions de tournage (tirs à balles réelles plus faciles à se procurer à cette époque que les balles à blanc).

Pour visionner et se documenter sur le film, plusieurs sources sont disponibles. Le DVD paru aux éditions INA en 2010 comporte un livret d’accompagnement pouvant être exploité de manière pédagogique. Parmi les suppléments du DVD figure la bande-annonce, qui permet d’examiner les différents thèmes évoqués par le film en deux minutes de présentation. Plusieurs thématiques peuvent être étudiées : le film comme documentaire à la gloire des résistants du rail, un film se montrant comme une épopée historique authentique, la présentation de plusieurs figures de la résistance.

Les modalités d’analyse dépendent des objectifs et du cadre de la séance : étude portant sur les évènements (programme d’histoire de première), leur mémoire (programme d’histoire de Terminale) ou l’histoire des arts. Un traitement global de la séquence conduit à élaborer pour les élèves un tableau d’analyse ou à répartir entre les groupes des questionnaires différents pour, après les différents visionnages, établir en commun un texte ou un tableau synthétique regroupant les informations prélevées.

Plusieurs aspects spécifiques peuvent être dégagés du film, en distinguant le prélèvement de l’information et son interprétation :

  • L’ambiance sonore : musique, bruitages, dialogues. Dans quel but ?
  • Les images : types de plans (large, serré, en contre-plongée…) et leur signification par rapport à l’histoire.
  • Les lieux, personnages et objets : quels relations, utilisations et symboles ?

Chacun de ces aspects pouvant constituer une des colonnes d’un tableau pour l’analyse de l’extrait. Le tout devant permettre à terme la réflexion sur les actions vues dans l’extrait et leurs significations historiques et politiques, sociales et culturelles.

L’étude cinématographique souligne les dimensions artistiques du film. L’exemple d’une étude d’un extrait célèbre, celui du sabotage du train transportant des blindés, permet de préciser les modalités d’analyse.

L’ambiance sonore est au service de la dramatisation et du suspense de l’action. La musique héroïque confère au film le caractère d’une épopée nationale, celle de la Résistance.

Les dialogues sont ponctués de silences faisant partie d’un non-dit, d’un implicite valorisant les décisions héroïques de renoncement à la vie, de sacrifice pour l’autre. (Ces mêmes silences contrastent avec le bruit assourdissant de l’explosion de la voie ferrée et du déraillement du train concrétisant l’action silencieuse de cette « armée de l’ombre »).

Pour les types de plans et les techniques cinématographiques on peut citer Carole Robert « La série de plans en contre plongée sur le train en mouvement et les résistants donne une intensité dramatique renforcée […]. Le montage est rapide, passant de plans larges sur le train à des plans serrés sur l’action des résistants (gros plan sur les mains) : le suspense est renforcé. »

L’étude de l’action, des acteurs, des différents aspects de l’extrait permet de guider les élèves vers la compréhension des évènements historiques : le film contribue à édifier un mythe résistancialiste à travers l’épopée des cheminots. On peut faire remarquer la quasi absence des femmes, le choix de véritables cheminots jouant leur propre rôle pour glorifier l’action des agents de la SNCF dans la Résistance.

Il s’agit de passer des mots employés dans les dialogues de l’extrait à l’interprétation de leur sens historique, d’aller du dialogue aux idées. L’enrôlement des Français dans la résistance passe parfois par l’entrée dans un maquis : « T’irais au maquis, tu serais plus utile. » Les actions de sabotage entrent dans un cadre militaire : « Tu sais qu’on va faire dérailler le train de tête tout de suite après le blindé. » Ce sabotage fait partie d’une action concertée nommée « plan vert ». Il s’agit dès le 5 juin 1944 pour la résistance de ralentir la remontée des troupes allemandes vers la Normandie pour permettre la réussite du Débarquement « Tout se passe sur le front de Normandie. Il faut pas que les renforts arrivent. C’est une question de jour. »

La glorification du rôle des cheminots dans la Résistance occulte néanmoins quelques réalités qu’il faudrait rappeler à l’élève dans le chapitre de Terminale sur le rôle de l’historien dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale : l’existence de convois de déportés ou de travailleurs forcés requis pour le Service du Travail Obligatoire.

L’utilisation du cinéma en classe passe par des thèmes et des méthodes d’analyse divers correspondant à la variété des attentes pédagogiques : histoire des arts ou étude des évènements historiques, parfois de la perception des évènements historiques au sein des mémoires. Le 7e art offre un aspect séduisant, semblant imiter la réalité, mais œuvre de fiction, parlant aux sens et aux sentiments, provoquant l’émotion et incitant parfois à la réflexion. Mais le film doit passer par une analyse pour donner tout son sens, et restituer aux générations actuelles les messages réalisés par les générations anciennes, ce qui est œuvre d’histoire.

Jean-Valéry Martineau
Professeure d’histoire-géographie au lycée Joliot-Curie de Romilly-sur-Seine (Aube)

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