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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La SEGPA pour tous ?

Gwenael Le Guével

24 mars 2016

S’intéresser à ceux qui sont empêchés d’apprendre serait-ce un moyen d’enrichir la pédagogie pour tous les élèves, sans distinction ? Gwenael Le Guével, enseignant en SEGPA (Section d’enseignement général et professionnel adapté) depuis quinze ans, répondrait sans doute par l’affirmative. Rencontre avec un professeur dont l’aveu est d’avoir le sentiment d’avoir plus appris de ses élèves qu’il ne leur a appris.


Le choix d’enseigner en SEGPA est pour lui « semi-volontaire », le fruit d’un mauvais classement au concours de professeur des écoles et d’une rencontre avec deux enseignantes à l’IUFM qui lui parlent de la liberté pédagogique qu’offre cette section si particulière. « Je devais candidater pour des postes dont personne ne voulait. » Il en obtient un dans la SEGPA de La Ferté-Bernard, là où ses amies lui ont dit qu’il faisait bon d’enseigner. L’expérience le confirme et deux ans plus tard, il obtient le CAPSAIS, l’examen nécessaire pour être enseignant spécialisé titulaire.

Dans la classe qui accueille des élèves présentant des difficultés scolaires graves, il constate que le rapport à l’écrit est le principal problème qui freine les apprentissages. Alors, il tâtonne, il cherche, pour répondre à la question « comment on peut faire rentrer l’écrit dans la classe sans que ce ne soit le repoussoir complet, le rappel de souffrances ». Il se tourne vers l’interdisciplinarité pour nouer un lien de confiance avec les savoirs.

« Les gamins ont souvent déjà franchi un cap, celui où ils sont persuadés que la lecture et l’écriture ne sont pas faites pour eux. » Il a rapidement l’intuition qu’en passant par la musique, il leur permettra d’envisager autrement les mots, de se les approprier, de comprendre qu’ils sont les leurs aussi. En fonction du collectif, il s’appuie sur le théâtre pour travailler la prise de parole.

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Sur les conseils de son tuteur CAPSAIS, il va voir du côté de la pédagogie institutionnelle de Freinet pour se doter de méthodes et d’outils propres à apaiser le climat au sein du groupe. Il participe à un groupe d’analyse de pratiques, réalise des monographies pour mieux réfléchir ses actions professionnelles, à sa façon de gérer la classe. Il institue des conseils de vie de classe pour réguler les conflits et amoindrir la violence dans les relations. « Pour gérer le groupe, j’ai arrêté de passer par la relation duelle, entre quatre yeux sur des sujets qui nécessitent d’échanger au sein du groupe. » Les élèves sont surpris au début, peu habitués qu’on leur demande leur avis, que leur parole compte même quand elle s’avère critique envers l’enseignant. « Je suis convaincu qu’il faut les surprendre car ils sont habitués aux codes. »

Huis-clos à seize

La prise de parole n’est pas le plus difficile. Le contexte d’un huis-clos entre seize présumés perdus pour l’école, seize histoires explosives, l’est beaucoup plus. Le dispositif doit être bien cadré avec les rituels de la pédagogie institutionnelle pour faciliter la qualité de l’attention et ne pas être parasité par les conflits. Lorsqu’un problème survient, une fiche incident est rédigée. Elle sera traitée le mercredi suivant lors du conseil de vie de classe. Incidemment, l’utilité concrète de l’écrit est démontrée.

L’avantage de différer, avec l’assurance que le différent sera traité, est de hiérarchiser les problèmes et d’apprendre à les analyser. Pour les mathématiques, il choisit aussi une méthode qui surprend les élèves, les détourne des codes habituels. « Quand j’ai démarré, je faisais le cours au tableau puis je proposais des exercices, mais il y avait tellement de niveaux différents que je n’y arrivais pas. » Il utilise les fichiers PEMF de la pédagogie Freinet, avec au recto des situations de mathématiques à observer et au verso les exercices à réaliser. L’absence de consignes écrites laisse aux élèves le soin de deviner eux-mêmes ce qu’ils doivent faire. « On sort du côté mécanique, du travers qui amène à leur faire faire des tâches simples et répétitives. » Il différencie les apprentissages avec des situations mathématiques traitées en petits groupes de besoins identifiés par un système de ceintures.

Son bonheur à enseigner tient sans doute de tous ces apprentissages tissés avec les élèves pour leur permettre de progresser. « Je n’ai jamais enseigné en classe “ordinaire” mais j’utiliserais les mêmes méthodes car la gestion de l’hétérogénéité est nécessaire, en SEGPA comme ailleurs. »

Mixage ou mixité ?

Depuis la rentrée, son temps d’enseignement est réduit par une décharge syndicale. Il n’enseigne plus que les mathématiques et les sciences. Mais auparavant, il est intervenu dans de nombreuses disciplines, hormis la technologie et l’anglais. En EPS, il a mené une expérience de mixage de classes avec deux collègues en instaurant des groupes de niveaux en natation. Elle a été concluante avec l’observation d’un comportement différent lorsque les élèves de SEGPA étaient mêlés à d’autres, délaissant leur étiquette stigmatisante dans une égalité de compétences.

Le mixage n’est pas allé au-delà de l’EPS. Mais des ponts se sont établis pour s’entraider, voir ce que l’enseignement spécialisé pouvait apporter. Des représentations ont évolué aussi, lorsque des enseignants se sont aperçus que dans certaines matières, les mathématiques par exemple, des collégiens de SEGPA pouvaient avoir un niveau équivalent à des collégiens de classe ordinaire. Au sein de l’équipe pédagogique qui mêlait professeurs d’atelier, professeurs des écoles et professeurs de collège, la recherche d’une cohérence a conduit à la création d’outils communs de régulation, comme le permis à points.

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Don Quichotte

Et de toutes ces initiatives, de ces quinze ans d’enseignement spécialisé, une ouverture se dessine, celle que de se questionner sur l’empêchement d’apprendre et donc de l’apprendre, de trouver des pistes pour contourner les codes, est utile à tous, aux présumés cancres comme aux autres, aux enseignants spécialisés comme à tous les enseignants. Apaiser le climat scolaire, différencier les apprentissages, redonner du sens, ouvrir à d’autres disciplines et même, faire de l’atelier un lieu pour tous où les réalisations concrètes (métiers du bâtiment, cuisine, horticulture, vente) ne soit plus uniquement réservé aux élèves en difficultés.

« Plutôt que de supprimer la SEGPA, il faudrait rapprocher le fonctionnement du collège de la SEGPA. » La boutade n’en est pas vraiment une là où, derrière la façade du collège unique se cache une orientation biaisée où 84% des élèves de l’enseignement spécialisé sont issus de familles défavorisées. L’inclusion généralisée plutôt que l’exclusion perlée et ciblée, le défi éducatif mériterait de s’attarder du côté de l’enseignement spécialisé.

Monique Royer