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Billet du mois (N°402, mars 2002)

La République est à tout le monde

Par Philippe Lecarme


Une mauvaise habitude s’est prise, de désigner les opposants aux réformes de l’enseignement comme « républicains ». C’est à cause de Debray et de l’Obs qui ont jadis lancé la dichotomie « démocrates contre républicains », amusant test pour dîner en ville mais qui a fait son temps et qui n’a aujourd’hui comme seul mérite que de fournir des bannières bien repérables dans les milieux où on a besoin de bannières et comme inconvénient de créer des confusions très graves et qui portent tort à l’éducation nouvelle.

D’abord parce que nous vivons tous en république et que nous nous en trouvons bien. Les gens qui nous voient ferrailler contre les « républicains » se frottent les yeux et se demandent quel type de société alternative nous pourrions bien prôner. Et ils ont tendance à se défier de nous si nous avons l’étourderie de nous désigner nous-mêmes comme antirépublicains. Pourquoi choisissons-nous une étiquette qui nous donne tort d’avance ? Et des réactionnaires caractérisés peuvent alors se draper dans les attitudes de Saint-Just ou de Condorcet que nous sommes idiots de leur abandonner. République, c’est une forme de société politique ; démocratie c’est un mode de fonctionnement (élection, transparence, révocabilité) qui concerne aussi bien les États que les organisations, les groupes... ou les classes. Il n’y a pas dilemme.

Si on vise le jacobinisme, il est maladroit d’aussi mal délimiter sa cible, et de cartonner l’ensemble d’une forme de gouvernement qui donne satisfaction au plus grand nombre. C’est maladroit et c’est un signe sérieux d’inculture historique : les Girondins étaient de très authentiques républicains, et la plus belle fête de la Révolution s’est appelée fête de la Fédération. Depuis cinquante ans, différentes mesures décentralisatrices d’importance ont bien été prises par la République, n’est-ce pas ?

Les vrais conflits pédagogiques ne se déroulent pas dans les pages « idées » du Monde ou dans les paniers de crabes des nominations universitaires, mais dans les établissements, quand les pratiques se confrontent, dans les conseils d’enseignement, dans l’élaboration d’un projet d’établissement, dans la façon dont une réforme est appliquée avec inventivité et dynamisme, ou sournoisement égorgée au coin d’un couloir. J’ai comme bien d’autres le souvenir de rudes bagarres ; elles ne se sont jamais faites sur le clivage idéologique « démocrates » contre « républicains ». Jamais.

J’ajouterai que l’attitude bannière contre bannière soude des clans, mais bloque le débat d’idées. On force sa position, on l’exagère jusqu’à se caricaturer soi-même et que cela se produise dans le camp d’en face ne me réjouit nullement : parce qu’il n’est plus capable de me faire des objections intéressantes, de me renvoyer des données que j’aurais tendance à glisser sous le tapis. Plutôt que d’en être réduit à hausser les épaules devant des outrances polémiques, j’aimerais rencontrer des objections réfléchies et substantielles. Partisans de l’éducation nouvelle, nous avons besoin de critiques intelligentes - et les publications conservatrices sont depuis dix ans bien décevantes à cet égard.

La solidarité de clan conduit à une solidarité de combat avec toutes les positions émises de notre côté, même quand certaines sont trop peu fondées ou outrancières. On aimerait en discuter, en juger. Le débat doit être possible, il est même indispensable. Et une atmosphère de guerre l’étouffe ; on sait assez que les guerres, les vraies, celles qui font des morts, sont un recul extraordinaire de l’intelligence et de la droiture intellectuelle. « Il ne faut pas faire le jeu de... », « Si tu dis ça, tu vas faire plaisir à » - et autres vieux chantages increvables.

Enterrons les bannières (surtout si elles nous donnent tort d’avance !) et discutons. Fermement, mais clairement. Question par question, et non clan contre clan.

Philippe Lecarme