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La Classe

Marie Desplechin, Odile Jacob, 2013

25 octobre 2013

« Je suis nulle en pédagogie » écrit Marie Desplechin. Nulle ? Au contraire, c’est de la belle pédagogie qui est donnée à voir ici. Et la manière de la raconter, dans la préface, pourrait vous inspirer quand vous voulez écrire pour les Cahiers ! Puis vous lirez la trentaine de récits, autoportraits coécrits entre un élève de 3e et un étudiant de Sciences Po. Pour apprendre des choses que vous croyiez savoir et pour l’émotion de ces rencontres.


Deux livres pour le prix d’un, ça ne se refuse pas !

Le premier, c’est la préface, qui, en plus d’être effectivement une introduction à la lecture, est un véritable récit de pratique pédagogique, même si l’auteure n’est pas enseignante. Elle y présente un double projet qui met en coopération des collégiens en 3e dans un établissement lillois classé ECLAIR et des étudiants en Management des Institutions Culturelles de Sciences Po Lille. Son récit nous fait partager sa réflexion tout au long du déroulement, les ajustements qu’elle est amenée à décider et l’analyse qui en découle. N’est-ce pas ça qu’on appelle pédagogie ?

Le deuxième, c’est le produit de cette action, un recueil d’une trentaine de récits autobiographiques des collégiens, co-écrits dans un dispositif de travail en binôme : un collégien parle, un étudiant l’écoute, le relance, écrit un premier jet qu’il lui fait relire lors d’une séance suivante. Il reprend enfin le texte en intégrant les corrections et commentaires de l’élève dont il raconte l’histoire et les désirs.

Ça a l’air simple une fois réalisé. Ça ne l’est pas, et c’est ce qui fait l’intérêt de ce livre qui donne à voir le travail des adultes dans la durée, qui n’occulte pas la difficulté sans tomber dans la forfanterie ou la plainte, et qui montre qu’on peut être exigeant dans le domaine de l’apprentissage, de la compréhension de l’autre et de l’éthique sans être obsédé par l’évaluation.

La Classe a déjà fait l’objet d’un article coup de cœur dans l’actualité du n° 504 des Cahiers pédagogiques Je n’irai donc pas plus loin dans la description précise du projet.

« Je suis nulle en pédagogie » écrit Marie Desplechin dans la préface, provisoirement dépitée par la défiance des étudiants à qui elle présente le projet. Nulle ? Au contraire, c’est du bon boulot qui est donné à voir ici. Mais c’est surtout à la manière de le raconter que je voudrais m’attacher. Lisez ces 35 pages, ne serait-ce que pour vous en inspirer quand vous voulez écrire pour les Cahiers !

Vous verrez comment elle nous fait vivre la naissance de l’envie, qui devient idée dans le dialogue avec d’autres, puis projet, et organisation d’un dispositif et d’un calendrier. Comment elle raconte à la première personne ce qui se passe, entre pédagogie, sociologie, politique, psychologie, et ce faisant, comment elle l’interprète. Elle donne à voir l’envie des collégiens tous présents lors du lancement du projet, et à l’inverse les réticences des étudiants qui ont à peine dix ans de plus qu’eux. Elle suggère ses émotions en retour sans jamais émettre de jugement sur les personnes. Elle raconte comment elle s’y prend pour débloquer la situation et négocier avec les étudiants. Elle pose d’emblée ce qu’elle cherche à garantir : quelque chose de l’ordre de l’éthique interpersonnelle. Elle leur apporte des textes qu’elle considère « fondateurs » pour elle, James Agee et Geneviève de Fontenay, pour conforter le contrat d’écoute et d’écriture qui sera leur référence éthique et technique face aux collégiens. Elle reconnaît le décalage entre cette affirmation de ses convictions et les préoccupations de rendement et d’évaluation de ces étudiants en management. Et pourtant ? Un bon nombre d’entre eux chemineront et reconnaîtront l’intérêt, même pour leur formation, d’une telle expérience. Elle qualifie l’investissement des adultes de « volontarisme optimiste », « payant et épuisant ». Vous sourirez à son humour qui n’a rien de la causticité désabusée que l’on rencontre parfois dans les récits de difficulté professionnelle. Vous retiendrez ses métaphores. Pourquoi parler toujours de pédagogie avec les mots de l’institution quand la première séance du projet évoque « le début d’un bal » ? Et au moment de la publication, l’inquiétude partagée des adultes : comment ces récits vont-ils être lus ? Certains n’y verront-ils que des « chiffons rouges » qui exciteront encore leur rejet et leur incompréhension ? « On ne gagne rien à ne rien voir, à ne rien faire, à ne rien dire ». Témoigner. Malgré le risque d’être incompris ou inaudible pour certains. C’est le parti que prend cette équipe, pour « faire entendre ceux qu’on n’écoute pas, qu’on ne questionne pas » dans un monde qu’elle qualifie d’ « apartheid social autorégulé ».

Elle a bien fait. Vous vous régalerez de la cohérence entre le propos, le mode d’écriture de la préface et la forme du livre. Les noms de toutes les personnes qui ont contribué au projet ou à l’écriture sont cités. Question de reconnaissance de l’investissement. Mais les noms et prénoms des élèves ont été anonymés, de même que tout ce qui pourrait les identifier. Question de respect de l’intimité. C’est ce prénom qui sert de titre à chaque récit.

L’écriture, une technique au service de la parole des collégiens, c’est la règle offerte comme repère aux étudiants. Savoir écrire donne des devoirs plutôt qu’une supériorité : voilà quelque chose qui devrait parler aux potentiels auteurs des Cahiers et qui ne va pas de soi pour un étudiant du supérieur.

Donner la parole à des ados, bonne intention qui aurait pu se révéler infernale. Car écrire sur soi est difficile et plein de pièges même pour des écrivains avertis. L’astuce de la co-écriture et du recours à la parole comme source inépuisable de récit, quelle belle façon de résoudre le problème, tout en offrant aux étudiants une occasion de formation à une écriture libérée de la langue de bois, qui leur est trop souvent proposée comme modèle !

Écrire l’oral. Pari risqué. Cette écriture est loin d’être spontanée et porte le risque de la stigmatisation. Là encore, l’auteure nous fait cheminer avec elle entre doutes et compétences vers une solution. Pari réussi puisqu’une des professeures de la classe a reconnu le ton, le rythme de la parole de nombre de ses élèves dans les textes ainsi retravaillés.

Lisez ces récits pour le plaisir de la rencontre avec chacun, pour le désir de comprendre ce que ces collégiens nous disent, simplement, l’ordinaire de leur vie. Lisez-les pour l’émotion, pas le pathos, il n’y en a pas, lisez-les et laissez-vous toucher par ces témoignages. Lisez-les aussi pour leur contenu, tout ce que nous croyons savoir mais est-ce si sûr ? Ce qu’ils disent de leur expérience de l’école, des moyennes, des notes, des absences, et des renvois. Vous n’y trouverez pas de sensationnel mais dans les mots répétés – « énervé », « embrouilles », « fonceuse », « je me suis calmée », « patiente » – vous sentirez parfois la tension. Vous reconnaîtrez ces jeunes que vous côtoyez en cours et pourtant, ils sont autres, ils sont eux, ce sont eux qui nous parlent. Ils racontent aussi les allers-retours entre public et privé, les stratégies parentales et leurs propres envies souvent empêchées. Ils nous parlent de leurs familles, de la patience et du travail de leur mère, et ça peut donner matière à réflexion à d’autres ados qui les liraient. Ils parlent de leurs langues, ils en comprennent souvent deux, de leur religion, quelle qu’elle soit et qu’ils la pratiquent ou pas, de leurs voyages et leurs vacances entre Belgique et Méditerranée, de leur rêve d’Amérique aussi, et de leur pragmatisme. Leur avenir ? Ne pas s’éloigner de la famille, devenir prof, formateur ou journaliste, utiliser les maths ou devenir chauffeur-livreur, ou footballeur, ou s’occuper d’enfants. Et se marier. Ils nous parlent de ce à quoi ils ont réfléchi. Et ils nous taisent ce qu’ils ne veulent pas nous dire. Ils donnent du sens à leur expérience à travers l’écriture déléguée à cette grande sœur ou ce grand frère d’occasion, qui reconnaîtra souvent le bénéfice personnel tiré de cette aventure discrète. Vous aussi peut-être.

Sylvie Floc’hlay