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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

L’universalité de l’adaptation

Yann L’hermitte

6 décembre 2018

Depuis la loi du 11 février 2005, l’inclusion scolaire de tous les enfants est une obligation pour l’école, quelles que soient leurs difficultés, leurs besoins particuliers. Pour certains élèves, la scolarisation ordinaire nécessite une adaptation, un sas. Yann L’hermitte, enseignant de physique-chimie à l’EREA (Établissement régional d’enseignement adapté) de Villeurbanne nous raconte comment, dans la cité scolaire où il travaille, les enfants déficients visuels sont accompagnés vers l’autonomie et l’inclusion dans le système ordinaire.


La cité scolaire René-Pellet regroupe des classes du CP au BTS en passant par un collège et un lycée professionnel avec des formations dans les secteurs du tertiaire, de l’artisanat d’art, de l’électrotechnique et de l’agriculture. Il comprend un internat éducatif. Les effectifs sont de 250 élèves, dont trente écoliers et soixante collégiens. Jusqu’à la fin de la 3e, ce sont exclusivement des élèves déficients visuels qui sont accueillis, issus de tout le sud de la France. Ensuite, les classes sont ouvertes aux lycéens du secteur. « Comme c’est un EREA, les effectifs par classe sont limités à seize. Les établissements environnants savent que nous avons des compétences spécifiques. Nous accueillons donc au lycée beaucoup d’élèves en grande difficulté sociale ou scolaire. »

Yann L’hermitte a découvert la cité scolaire pendant un stage de quinze jours lorsqu’il était étudiant. Une fois le CAPES en poche, il n’a eu de cesse de guetter un poste pour cette fois venir y travailler dans la durée. Depuis 2012, il y est titulaire et depuis la rentrée dernière à plein temps. Entre temps, il a exercé deux ans en région parisienne puis partagé son temps de travail entre l’EREA et plusieurs établissements de types différents : collège, lycées de centre ville et en éducation prioritaire. Il a passé aussi un certificat complémentaire pour les enseignements adaptés et la scolarisation des élèves en situation de handicap (2CA-SH).

Enseignant à la fois au collège et au lycée, il intervient auprès de classes composées exclusivement de déficients visuels pour le premier niveau et mixtes pour le second. « J’ai dû revoir tous mes cours pour les élèves déficients visuels, ce qui m’a permis de comprendre comment élaborer des chemins différents pour que tous les élèves réussissent, comment différencier. » Il souligne l’universalité de la différenciation, une méthode qui s’attache à adapter les contenus à partir des besoins des apprenants. Le numérique facilite l’adaptation en variant les supports et les modalités : braille, synthèse vocale. « En physique-chimie, on passe beaucoup par la manipulation car les déficients visuels ont besoin de sentir, de toucher. On utilise des polices d’écriture agrandies, des balances vocales, des schémas en relief grâce à un four au carbone, des maquettes. »

Adapter les supports

Chaque fois, la question de l’adaptation se pose, laquelle choisir, avec quelle amplitude ? « Si l’on doit créer un schéma en relief, on va se demander s’il faut adapter le schéma de référence dans son intégralité. » Ce travail sur les supports bénéficie à tous quelles que soient les difficultés. Au lycée professionnel, l’oral et les images sont privilégiés. L’équipe pédagogique s’attache à développer une cohérence entre matières générale et professionnelles pour donner le goût d’apprendre dans toutes les disciplines.

Des réunions hebdomadaires permettent de créer des projets transversaux, propices à rendre réelle cette cohérence. La participation à la construction d’une montgolfière pour la section métiers d’art, l’accent mis sur la physique du sol en agriculture, l’exploration du lien entre chimie et cuisine en option restauration, les thèmes pour faire le lien sont nombreux.

Les collégiens de 4e et 3es ont bénéficié à deux reprises d’un voyage à Paris organisé en tenant compte de leur handicap sur le thème de « sciences et culture ». Ils ont participé à la préparation de ce séjour, vécu comme extraordinaire, où tout leur était accessible. Ils ont assisté à des conférences adaptées à la Cité des sciences et au Palais de la découverte, visité la galerie tactile du Louvre. Pour eux, c’était une première, pour certains un séjour inédit, en groupe, loin de leur famille, où les visites et les découvertes étaient à leur portée, sans le voile posé d’ordinaire par leur déficience visuelle.

Autonomie et inclusion

Le projet n’est pas anodin. Il illustre l’objectif de viser l’autonomie, de développer une éducation inclusive avec les mêmes exigences qu’un collège ordinaire. « Mais là, on s’attache au parcours des élèves qui ne peuvent aller dans leur établissement de secteur. L’idée est de proposer des parcours courts en développant l’autonomie et la confiance en soi. »

Les enseignants ont un certificat d’aptitude professionnelle aux pratiques de l’éducation inclusive (Cappei), qui succède au 2CA-SH, ou sont en passe de l’obtenir. Ils ont à leur côté un professeur de braille, un autre d’informatique adaptée, ainsi qu’un service médico-social qui dépend du ministère de la santé. En complément des apprentissages scolaires, le parcours doit permettre l’acquisition d’une autonomie dans la motricité et les activités quotidiennes.

En plus des cours, sont donc proposées des activités, hors temps scolaire de préférence. Le parcours est défini en fonction des besoins de chaque élève, en associant les parents, l’enseignant-référent et les intervenants médico-sociaux, qu’ils soient médecins ou éducateurs. La validation des parents est requise, y compris dans les adaptations proposées, la durée et l’objectif du parcours qui peut-être le Certificat de formation générale, le Diplôme national du brevet général ou professionnel.

Validation des parcours

Les parcours sont également validés en équipe sur leur versant pédagogique avec le partage des éléments du Projet personnel de scolarisation (PPS). L’EREA est un sas, une période d’accompagnement renforcé où tout est mis en œuvre pour que l’insertion en collège ou lycée ordinaire soit vécue sereinement. « Le travail avec les familles est là aussi essentiel car elles ont souvent des craintes lorsque la première inclusion ne s’est pas bien passée. On fait un retour régulier sur ce qui a été réalisé tout au long du parcours. On montre en quoi leur enfant est devenu autonome, a repris confiance en lui. »

Très peu de collégiens de la cité scolaire poursuivent au lycée professionnel de l’EREA. Un dispositif de suivi permet de connaître le devenir des jeunes. « Beaucoup d’élèves déficients continuent en écoles de kinésithérapie car il existe des écoles adaptées, dont une à Lyon. Sinon, ils partent vers tous les horizons. S’ils poursuivent en lycée général, ils vont vers des professions intellectuelles : avocats ou enseignants par exemple. S’ils passent par le lycée professionnel, ils choisissent plutôt la filière administrative. » La diversité des orientations affiche la preuve de l’efficacité de la parenthèse d’adaptation.

La pédagogie est à l’œuvre aussi pour favoriser le développement de l’autonomie et de la confiance en soi. En collège, des cours sont co-animés. « C’est intéressant car cela permet d’apporter un autre regard, de penser les cours à deux, de varier les formes, d’associer les disciplines. » La co-animation peut revêtir différentes formes en fonction des objectifs. Les deux enseignants interviennent en tandem auprès des deux classes réunies ou chacun auprès d’un groupe de besoin ou hétérogène. L’un peut amener les apports et le second venir en aide auprès des élèves. Du tutorat entre pairs est également organisé. « On peut se permettre toutes ces initiatives grâce aux effectifs réduits et aux temps de concertation hebdomadaires. »

Au début de chaque année, une journée banalisée est organisée pour accueillir les nouveaux enseignants. Le service médico-social, les enseignants de braille et d’informatique, sont conviés aux côtés de l’équipe pédagogique pour expliquer le cadre et les moyens régissant l’adaptation des parcours et des cours. Les questions techniques sont d’importance puisque ce sont les professeurs qui sont chargés de rendre les contenus accessibles en utilisant des logiciels de retranscription en braille ou en élaborant des schémas en relief, par exemple. « Grâce au numérique, la transcription en braille est plus simple. On créé le document dans un traitement de texte sans mise en page et après on donne le cours sur clé USB aux élèves qui disposent d’un outil de transcription. » L’établissement met à la disposition des collégiens et lycéens un bloc notes numérique en braille qu’ils gardent avec eux lorsqu’ils passent en milieu scolaire ordinaire. La synthèse vocale est également utilisée ainsi que des logiciels d’agrandissement.

Adapter la pédagogie

Professeur principal de 3e depuis quatre ans, Yann L’hermitte s’implique beaucoup dans l’orientation, va à la rencontre de ses collègues des lycées voisins pour les sensibiliser sur l’accueil des élèves en situation de handicap. Il accompagne ceux qui ont dans leur classe des collégiens passés par l’EREA pour « les rassurer, leur donner quelques billes ». En tant que titulaire du CAPPEI, il intervient aussi en formation pour sensibiliser aux pédagogies adaptées aux besoins particuliers. « On intervient pour aider les profs à adapter leurs supports sans qu’ils y passent beaucoup de temps. Le but de l’adaptation est de permettre que les élèves se sentent bien. A partir de là, on se rend compte que ce qui est fait pour les élèves déficients visuels est utile pour les élèves dyslexiques ou qui ont des problèmes de concentration. »

Concevoir des documents aérés, plus faciles à lire, amène à se questionner sur les documents utiles et ceux qui le sont moins, sur une progression dans le nombre de supports fournis pour que les élèves apprennent progressivement à faire eux-mêmes le tri des informations. Adapter aux besoins particuliers suscite des questionnements sur la pédagogie, la conception des séquences, la façon d’atteindre les objectifs, la différenciation pour y parvenir. « Je dis souvent aux enseignants en milieu scolaire ordinaire qu’il vaut mieux guider au départ pour que les élèves apprennent à faire tout seuls quitte à avoir l’impression sur le moment de perdre du temps. » Faire preuve d’empathie mais ne pas être tenté de « faire à la place de », c’est également ce qu’il explique aux accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH).

La mise en place de compensations pour réussir l’inclusion réclame une distance indispensable pour laisser éclore l’autonomie. Dans ses quelques interventions à l’École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE) sur le thème de l’inclusion, il n’a de cesse de rassurer, « de dire aux collègues qu’ils faut qu’ils essaient, qu’ils tentent, recommencent sans viser une perfection que l’on atteint jamais. En fait, c’est gagné à partir du moment où l’on réfléchit au comment faire. » Il aimerait encore plus partager son expérience et les méthodes pour aider les élèves à besoins particuliers à réussir leur scolarité. Alors, il prépare le Certificat de formateur académique pour expliquer encore et encore le bonheur pédagogique à adapter les parcours, les contenus et les supports, à accompagner vers l’autonomie et la réussite.

Monique Royer


Le site de l’EREA René-Pellet

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