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L’orthographe en crise à l’école - Et si l’histoire montrait le chemin ?

André Chervel, Éd. Retz. 2008

12 juin 2009

André Chervel a écrit, il y a quarante, ans un ouvrage sur l’orthographe qui envisageait une réforme phonétique radicale. Poursuivant depuis lors ses recherches sur l’histoire de l’enseignement du français et de l’orthographe, il fait le constat que l’école ne parvient plus à enseigner cette discipline et nous propose d’aller chercher dans l’histoire des idées pour avancer.
L’écriture du français a été déduite du latin. En effet, pendant des siècles, les lettrés lisaient et écrivaient essentiellement le latin (p. 9). Pour le français, il leur semblait donc naturel d’écrire escrire, resver... avec des lettres muettes « étymologiques » au milieu d’un mot. La difficulté principale de l’orthographe était la connaissance de ces lettres muettes au centre des mots. Deux raisons vont obliger à chercher le moyen d’apprendre le français directement sans passer par le latin qui donne la connaissance de ces lettres muettes. Tout d’abord, une éducation populaire a été rendue nécessaire par les réformes religieuses du xvie siècle car il fallait lire la Bible soi-même. Des écoles s’ouvrent, avec religion et lecture comme programme. De plus, au xviie et XVIIIe siècles, la langue française devient la langue européenne (de riches européens veulent apprendre le français langue étrangère, comme on dit de nos jours).
De 1630 à 1835, à raison d’une étape tous les douze ans environ, une grande réforme de l’orthographe permet une démocratisation du français écrit (tableau p. 24). C’est bien le traitement d’un problème pédagogique qui a guidé l’évolution de l’orthographe. Dans le même temps, une grammaire se constitue peu à peu : Pierre Restaut distingue l’orthographe lexicale et l’orthographe grammaticale (1732)... Ce mouvement réformateur cesse au xixe siècle, quand son but, entrer directement dans l’écriture du français, est atteint. Avant 1830, les maîtres ne savaient pas l’orthographe : la belle écriture était dans la graphologie (pleins et déliés...). À partir de cette date, l’orthographe s’autonomise en discipline scolaire. Un engouement lui donne une grande place, ce qui rend l’enseignement du français, et l’enseignement français, très formels ! La défaite de 1870 conduit à une critique de cette conception de l’école : il nous faudrait des Français qui connaissent la géographie, l’histoire, aient un sentiment d’appartenance nationale... Pour ce faire, Jules Ferry et Ferdinand Buisson veulent tourner l’enseignement du français vers la littérature. Ils sont accusés de faire baisser le niveau en orthographe. Et on va constater, en effet, une baisse de l’orthographe moyenne des Français dans la seconde moitié du XXe siècle.
Par cette analyse rapide et très documentée de l’histoire de l’orthographe, Chervel permet de poser le problème actuel dans une globalité : nous sommes dans une posture semblable à celle de la société du XVIe siècle et de ses maîtres d’école. Il nous faudrait une réforme de l’orthographe qui rapproche le français de cette visée fondamentale de l’écriture : « ressembler » le plus possible à la prononciation (p. 72). Faute de le faire, l’orthographe va devenir (ou est en train de devenir) un instrument de sélection sociale et scolaire : les classes aisées feront (font déjà ?) l’effort d’apprendre l’orthographe, ancienne et figée, ce qui deviendra (est ?) un signe de reconnaissance. André Chervel appelle à une réforme moyenne, claire et facilement exprimable : tous les noms et adjectifs prennent un s au pluriel (sauf ceux terminés par s, z ou x) ; plus de consonnes doubles au milieu des mots sauf si la prononciation l’exige (home pour homme, on garde terre, passer...). Afin de refaire de l’orthographe une discipline scolaire et de l’enseigner efficacement à tous.
Un livre excellent d’une très grande utilité.

Aurélien Péréol