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L’orthographe...

Après le "coup" de "Sauver les lettres" avec la dictée proposée à 2300 élèves de seconde, la réaction du CRAP Cahiers-pédagogiques.

7 février 2005

Nul ne songe à nier les difficultés que représente l’apprentissage de notre orthographe, l’une des plus difficiles au monde, et qui n’a jamais été maîtrisée par l’ensemble de la population, loin s’en faut. Les problèmes qu’elle pose sont connus depuis fort longtemps. Créée par les élites qui avaient accès à l’écrit, fortement normalisée au XIXe siècle, elle constitue, sur bien des aspects, plus une marque de distinction que l’indice d’une capacité d’expression, de compréhension ou de logique. C’est sans doute la raison pour laquelle elle a résisté à toutes les tentatives de simplification. Bien au contraire, faciles à comptabiliser, les « fautes » d’orthographe ont toujours été utilisées comme une preuve de culpabilité à l’encontre de ceux qui, n’ayant pas intégré cette norme savante, porteront les stigmates de son « ignorance ». Ces fautes seront reprochées aux maîtres et à l’école auxquels on opposera des modèles qui datent d’un temps béni où l’on savait enseigner. Et, au bout du compte, on en fera porter la responsabilité à la démocratisation de l’enseignement.

Ainsi, dès 1862, un président de jury du baccalauréat déplorait déjà « l’ignorance presque générale de l’orthographe » tandis qu’au début du XX° siècle, Paul Laumonnier, auteur de « La crise de la culture littéraire » (1929), déclarait : « L’enseignement secondaire se primarise... Les élèves des lycées n’ont ni orthographe, ni vocabulaire, exact et varié, ni connaissances grammaticales, ni analyse logique, ni méthode d’expression écrite ou orale ». On pourrait multiplier à l’infini les déclarations qui, au moins depuis le milieu du XIX° siècle et jusqu’à aujourd’hui, crient au « fléchissement des études », à la « décadence » de nos « élites » et qui, preuves à l’appui, montrent que le niveau baisse, baisse... à un tel point qu’on se demande au fond de quel précipice nous sommes arrivés aujourd’hui, et vers quels autres gouffres nous nous dirigeons...

A en croire les quelques adhérents du collectif « Sauver les lettres », le niveau en orthographe des années 2000 était déjà infiniment en-dessous de celui de l’époque du Certificat d’études [1] dont la dictée constituait une épreuve majeure. Passons sur le fait que si nos parents ont été surentraînés afin d’éviter le zéro éliminatoire, ils n’ont pas pour autant fourni plus d’écrivains, de chercheurs et de techniciens que leurs descendants, et qu’ils ne nous ont pas légué un monde nettement meilleur que le nôtre. Cette fois, nous assisterions à une très brutale détérioration puisque « en quatre ans, le nombre d’élèves de seconde qui ne maîtrisent pas l’orthographe de base a doublé. 56 % d’entre eux auraient zéro à la dictée du brevet de 1988. ». Bigre, voilà qui fait peur !

Devons-nous nous effrayer de cette hallucinante baisse de niveau ou plutôt de la capacité des auteurs de ce « test » à utiliser avec un tel zèle des techniques qui s’apparentent à de la pure propagande ? Si l’on consulte le site de ce collectif, on ne trouve aucune référence à un quelconque échantillonnage qui permettrait de savoir si on a bien comparé ce qui était comparable. N’importe quel enseignant peut, en choisissant bien ses classes, prouver que dans son établissement tout va bien ou tout va mal ! Il suffit ensuite d’installer une situation intimidante en imposant un exercice inhabituel d’un niveau réputé inférieur. Si l’on ajoute le mépris envers les élèves dont témoigne ce genre de pratique, on peut parier que, dans n’importe quelle matière, on ira au-delà des prévisions les plus pessimistes. Quand on veut que les élèves échouent, on n’est jamais déçu.
Comment ne pas voir que l’intérêt du collectif « Sauver les lettres » étant de prouver que « le niveau baisse », les résultats de son enquête ne peuvent que dépasser ses propres espérances ? On ne peut qu’être surpris de constater que les conclusions de cette opération, menée sans aucune méthodologie scientifique, sont reprises par la presse et surtout par le ministre sans le moindre recul critique, sans la plus élémentaire prudence...
Le « bon sens » dont se réclament les partisans des « bonnes vieilles méthodes » aurait pu leur faire reconnaître qu’un texte du XIX° siècle parle peu à des élèves de seconde et que cette difficulté augmente aussi vite que se creuse l’écart entre Alphonse Daudet et les nouvelles générations. Mais il faut se rendre compte que le contexte dans lequel la prétendue évaluation a été effectuée est celui d’une campagne de dénigrement de tout ce qui a été entrepris depuis quelques années pour transformer l’école, au niveau des programmes et des pratiques d’enseignement.

Les militants pédagogiques que vise à dénoncer cette manipulation sont, quant à eux, conscients du fait que l’accélération des techniques de communication électronique exerce sur la langue une pression qui la fait évoluer d’une façon jamais connue jusqu’à présent. Aussi, les difficultés que les lycéens rencontrent par rapport aux normes de la langue classique augmentent indéniablement. Plutôt que de porter sur ce constat un jugement moral ou de regretter le temps du « Petit Chose », ils préfèrent poursuivre leur réflexion pour trouver des solutions qui ne se contentent pas de ressasser les « idées simples ». Ils cherchent à prendre en compte toutes les difficultés des élèves pour que ces derniers se saisissent d’un savoir exigeant, de connaissances de haut niveau et sachent s’en servir.

Pour ce qui concerne l’orthographe, il est possible de travailler à son acquisition sans faire de la dictée le centre d’un rite pédagogique immuable. Nul ne songe à nier son utilité comme exercice de contrôle, mais il existe beaucoup d’autres façons de travailler sur la langue, en portant par exemple très tôt l’effort sur la production d’écrits corrects et en effectuant des travaux ciblés selon le type des difficultés rencontrées. Ceci n’interdit pas, bien entendu, les moments de mémorisation ou d’automatisation, qui ont leur place, mais limitée, dans le cadre d’une pédagogie variée et différenciée.
Il faudrait enfin que les enseignants de toutes les disciplines cessent d’abandonner la correction de la langue - et en particulier de l’orthographe - aux bons soins des seuls professeurs de français comme s’il s’agissait d’une norme purement « littéraire », étrangère aux compétences langagières que requiert l’acquisition des autres savoirs. Il serait urgent qu’en cela les professeurs renoncent à suivre l’exemple des « maîtres d’autrefois » qui, eux, ne s’intéressaient pas du tout à l’orthographe hors la dictée, comme le fait remarquer à propos des exercices d’histoire-géographie, l’historien de l’éducation Claude Lelièvre.

Et puisque les tests intéressent tellement, pourquoi n’irions-nous pas voir du côté de l’enquête PISA [2] menée par l’OCDE ? On y apprend que si les élèves français sont dotés de connaissances, ils ont du mal à les réutiliser dans d’autres contextes, tandis que les écoliers finlandais obtiennent les meilleurs résultats du monde dans presque tous les domaines, en particulier dans la lecture et la production d’écrits. Or leur école n’a plus rien à voir avec les systèmes scolaires du XIX° siècle. On y pratique une pédagogie active, on y développe l’autonomie des élèves, on n’y est pas obnubilé par l’évaluation, et la primauté des cours magistraux y fait figure de curiosité d’un autre âge. Beaucoup de pédagogues, en France, se sont engagés dans cette voie. Ce n’est pas parmi eux que « Sauver les lettres » a recruté ses zélateurs...

Pierre Madiot, Rédacteur en chef des Cahiers-pédagogiques


Voir les dossiers suivants :
- « Orthographe » (N°440, février 2006) [ Voir le dossier ]
- « Enseigner la littérature » (N°420, janvier 2004) [ Voir le dossier ]
- « Apprendre à lire, quoi de neuf ? » (N°422, mars 2004) [ Voir le dossier ]



Le CRAP-Cahiers pédagogiques est partenaire de France 5 et a élaboré sur ce thème un dossier intitulé Comment l’orthographe vient aux enfants ? [Voir le dossier sur le site education.france5.fr]


[1Alors que les comparaisons établies par la Direction à l’évaluation et à la prospective entre copies de l’époque et celles d’aujourd’hui donnent des résultats très nuancés, surtout si on prend en compte les rédactions et pas seulement les dictées.
Par ailleurs, on ne présentait pas, loin de là, tous les élèves au « Certificat », ce qui explique un taux élevé de réussite !

[2Programme international pour le suivi des acquis des élèves.


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