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L’actualité de la recherche - N° 533

L’oppression par le genre : une entrave à l’égalité

Marie Gaussel


Les questions d’égalité entre filles et garçons, femmes et hommes sont plus que jamais au cœur de nombreux débats. Michèle Obama, dans un discours récent, rappelle que le degré d’émancipation des femmes, la façon dont elles sont considérées, reflète le niveau de civilisation d’une société. L’égalité de droit en éducation est soutenue par de nombreux textes de lois qui restent néanmoins sans effets réels au sein des établissements scolaires. Un paradoxe flagrant est la coexistence de ces discours d’égalité entre femmes et hommes et une forte catégorisation des femmes, qui restent dominées dans la majorité des sphères de la société. Que se passe-t-il entretemps ? Quels sont les freins à une véritable égalité entre les sexes ?

De nombreuses recherches se sont penchées sur le développement de l’identité sexuée liée à un genre. Sans doute est-il nécessaire de rappeler ici qu’il n’existe pas de théorie du genre, mais des recherches en sciences sociales sur le genre qui ont mis en évidence un concept renvoyant à de multiples objets comme la sexualité, la famille, le travail, la culture et le droit. Ces travaux ont étudié la construction du genre féminin et du genre masculin à partir des représentations des rôles sexués qui leur sont attribués, variables d’une société à l’autre, d’une époque à l’autre.

Deux sens sont généralement donnés au concept de genre. Une première définition associe le genre à un ensemble d’attributs psychologiques et comportementaux censés différencier les femmes des hommes (ce qui est propre aux femmes ou aux hommes). Cette acception prend une coloration naturaliste dans le sens commun, et permet de catégoriser les individus selon leur sexe, en choisissant la différence anatomique comme représentante d’un ordre naturel.

Mais la biologie elle-même ne semble pas formelle sur la distinction de ce qui constitue le féminin et le masculin. Avant la naissance, il n’y a pas de différence entre les cerveaux, sauf pour certaines propriétés qui régulent le type et la quantité d’hormones liées aux fonctions reproductives. Ce sont ces hormones qui vont induire le développement des éléments sexuels et physiques du corps comme la pilosité, les seins, les masses graisseuses et musculaires. Ces différences anatomiques sont variables d’un individu à l’autre, selon un vaste continuum de traits dits féminins et masculins. Ainsi, la sexualisation du cerveau s’effectue au stade embryonnaire, mais uniquement de façon physiologique et pas de façon cognitive. Aucune étude n’a pu prouver que la constitution des réseaux neuronaux lors des apprentissages différait d’un sexe à l’autre. Il n’y a pas de variations au départ (90 % des connexions entre neurones s’effectuent après la naissance) entre les cerveaux mâles et les cerveaux femelles en termes de capacité ou de comportement intellectuel.

Intériorisation des normes

Un deuxième sens, plus sociopolitique et issu des recherches féministes, est attribué au concept de genre qui exprime alors un système de normes hiérarchisées construit et intériorisé dès le plus jeune âge. Ces normes affectent aux unes et aux autres des conduites qui non seulement les distinguent, mais les hiérarchisent au sein de la sphère privée, sociale, politique et économique, légitiment les inégalités qui en découlent et justifient la dominance du principe masculin sur le principe féminin. Un premier frein à la reconnaissance de l’égalité entre filles et garçons est lié à cette construction sociale de l’identité qui se développe selon des rôles sexués attachés aux filles et aux garçons. Construits dès le plus jeune âge lors des primes socialisations dans la famille puis dans les structures d’accueil, ces rôles sexués donnent naissance à des stéréotypes sur l’éducation des enfants, qui se perpétuent au niveau de l’orientation puis dans le milieu professionnel, car largement partagés par les parents, les professionnels de la petite enfance et par la société en général.

Ces représentations stéréotypées freinent aussi une véritable égalité par le fait que les filles développent des sentiments d’incompétence et un manque d’estime de soi qui impactent leur réussite scolaire et leurs choix d’orientation. Certaines filières apparaissent aux filles comme peu compatibles avec l’idée qu’elles ont (et qu’on leur a transmise) de la place et du rôle des femmes dans la société et notamment celui de mère. Les attitudes sexistes (attitudes discriminatoires adoptées à l’encontre des personnes de sexe féminin) conduisent également femmes et filles à adapter leurs comportements aux attentes stéréotypiques, sur le plan physique, social et au niveau de leurs compétences professionnelles ou scolaires. Dans ce cercle vicieux, l’intériorisation de ces croyances, validées par le comportement qui en découle, renforce les rôles genrés en les faisant apparaitre comme naturels. La prise en compte de ce processus par les enseignants est donc primordiale, ainsi qu’une prise de conscience des représentations sexuées qu’ils affichent en classe, consciemment ou non.

Marie Gaussel, chargée d’études et de recherche, service Veille et analyses de l’IFé (ENS de Lyon)


Pour en savoir plus

Marie Gaussel, «  L’éducation des filles et des garçons : paradoxes et inégalités  », Dossier de veille de l’IFÉ n° 112, 2016. En ligne : http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA/detailsDossier.php?parent=accueil&dossier=112&lang=fr

Brigitte Gresy et Philippe Georges, Rapport sur l’égalité entre les filles et les garçons dans les modes d’accueil de la petite enfance, Inspection générale des affaires sociales, 2012.

Catherine Vidal, «  Le cerveau, le sexe et l’idéologie dans les neurosciences  », L’orientation scolaire et professionnelle, vol. 31, n° 4, p. 495-505, 2002.

Françoise Vouillot, «  L’orientation aux prises avec le genre  », Travail, genre et sociétés, vol. 18, n° 2, p. 87-108, 2008.

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