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Recension parue dans le N° 381 de février 2000

L’invention de "l’illettrisme"

Bernard Lahire, éditions la Découverte, 1999, 370 pages

14 février 2000


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Un ouvrage iconoclaste, qui fait nécessairement réagir. Le sociologue s’attaque ici au problème de l’illettrisme, ou plus exactement affirme qu’il s’agit d’un problème " fabriqué ". Analysant de nombreux textes, en particulier ceux d’ATD Quart Monde, qui sont à la base de la création du concept, mais aussi de l’AFL, de A. Bentolila, etc., sans craindre ce qu’on peut considérer comme des amalgames (les positions " lettrées " de D. Sallenave n’ont pas grand-chose à voir avec la revendication de " lecturisation " de l’Association française pour la lecture !), B. Lahire pourfend les imprécisions, les confusions des discours, le manque de rigueur (par exemple dans l’évaluation quantitative du phénomène). Il s’indigne devant la perception des " victimes " de cet illettrisme, trop souvent, selon lui, peints en nouveaux barbares incapables de raisonner, voire de penser, proie facile pour le fascisme ou les fanatismes. Cette représentation, pour B. Lahire, est celle d’une élite (ou prétendue telle) pour qui, finalement, " la culture légitime, et tout particulièrement la culture scolaire générale, est devenue la mesure de toute chose, y compris de la vertu " (p. 312). De plus en plus, la réflexion sociale serait recouverte par une domination du " culturel ". " La fantastique promotion d’un problème tel que celui de l’illettrisme apparaît comme un symptôme, parmi d’autres, de cette nouvelle centralité de la culture dans la perception du monde social et de ses problèmes. "

Bien entendu, tout le long du livre, le lecteur (non illettré !) a envie de réagir : l’auteur ne semble-t-il pas en fait nier le problème (si c’en est un !), sous-estimer la gravité effective de la non-maîtrise de la langue, laquelle n’est pas du tout équivalente chez le jeune qui a passé de nombreuses années à l’école et chez le paysan indien qui n’a jamais fréquenté l’apprentissage de l’écrit ? Ne juge-t-il pas trop facilement d’en haut, stigmatisant (à son tour) les actions militantes concrètes à partir de formulations peut-être maladroites (pathos inévitable de toute parole engagée ?). B. Lahire pose lui-même la question, anticipant les critiques et reproches, dans le dernier chapitre " sociologie critique et illettrisme " Ses réponses nous satisfont-elles pour autant ?

En tout cas, nous avons envie d’approfondir le débat. D’abord en donnant la parole à un auteur particulièrement malmené dans cet ouvrage, et qui par ailleurs fait autorité sur la question : Alain Bentolila. Nos colonnes sont aussi ouvertes à Bernard Lahire ou à d’autres points de vue...

Jean-Michel Zakhartchouk

À signaler : un livre récent sur le sujet : Face à l’illettrisme, enseigner l’écrit à des adultes, Véronique Leclercq, ESF éditeur, 1999. Un livre pour comprendre et agir, par une universitaire engagée dans la formation, qui a le mérite de nous proposer une vraie réflexion didactique et linguistique autour de la question de l’illettrisme.


La réaction d’Alain Bentolila
Auteur de De l’illettrisme en général et de l’école en particulier, Plon, 1996. Professeur de linguistique.

Bernard Lahire consacre une centaine de pages de son dernier livre à une critique partiale et malveillante de certains de mes textes et discours ; il n’a pas eu la décence de m’en avertir ni même de me faire parvenir un exemplaire de cet ouvrage. Ce livre, au titre provocateur, " L’invention de l’illettrisme ", rappelle d’ailleurs un rapport qui fut commandé à Bernard Lahire par le GPLI (groupe permanent de lutte contre l’illettrisme) dont il préside, depuis quelques années, le comité scientifique.

Faute d’avoir obtenu du monde politique les missions qu’il a sollicitées, Bernard Lahire s’en est octroyé une : traquer ceux qui, selon lui, auraient accaparé un pouvoir intellectuel qui lui revenait de droit en vertu de son statut autoproclamé de " savant ". Je me retrouve ainsi dans le même train que Bourdieu, Meirieu, Besse et quelques autres ; en bonne compagnie et en bonne place : celle du principal accusé. Que me reproche notre Saint-Just ? Tout simplement d’avoir monté artificiellement en épingle un phénomène sans existence réelle à seule fin d’occuper le devant de la scène. J’aurais été de ceux qui ont inventé le concept d’illettrisme pour briller dans les salons parisiens et sur les plateaux de télévision. Monsieur Lahire ne me connaît pas ; qu’il sache que c’est dans les écoles que je passe l’essentiel du temps que me laissent mes travaux universitaires et que je sélectionne très soigneusement les médias qui me sollicitent.

Au long de cent pages lourdes et répétitives, Bernard Lahire instruit donc un procès exclusivement à charge. À l’aide de citations coupées de leur contexte et de propos indirectement recueillis, il s’acharne à dénoncer le culte exagéré que je vouerais à la langue, la multiplicité suspecte de mes activités, mon goût pervers pour l’évaluation et la mesure et enfin, la stigmatisation et le mépris que je manifesterais pour les illettrés. Mon style même, auquel il reproche un excès de métaphores et de points d’exclamation, n’échappe pas à sa vindicte ; il est vrai que la grise monotonie du sien le met à l’abri de toute critique. Mais considérons avec le sérieux qu’elles méritent chacune de ces quatre accusations.

J’avoue volontiers avoir pour la langue un intérêt tout particulier. Mais il ne s’agit pas de la curiosité du linguiste, de l’inclination de l’esthète et encore moins de l’exigence hautaine du puriste. Ce qui me passionne dans la langue n’est pas l’élégance et les normes, mais la capacité que devrait posséder chaque citoyen de transmettre à l’autre sa pensée de la façon la plus juste et la plus précise, et d’ouvrir en retour son intelligence à la pensée de l’autre avec autant de bienveillance que d’exigence. La vraie question, la seule digne d’intérêt, est de savoir comment distribuer de façon équitable le pouvoir linguistique afin que certains ne soient pas exclus de la communauté de parole de lecture et d’écriture. C’est pourquoi lorsque j’insiste sur le fait que l’insécurité linguistique peut rendre vulnérable aux discours et aux textes sectaires et intégristes, je veux signifier que l’imprécision des mots et des structures rend difficiles la réfutation, la critique et la mise en cause. Que Bernard Lahire interprète cela comme l’établissement d’un lien de causalité entre illettrisme et extrémisme est tout simplement navrant : Hitler n’était évidemment pas illettré et les individus en difficulté de lecture n’adhèrent pas, fort heureusement, au Front National.
J’assure tout aussi volontiers travailler énormément et mener avec quelques compagnons un certain nombre de projets dont l’utilité sociale est incontestable. Mon engagement auprès du général Fassier pour donner une seconde chance aux jeunes dont la JAPD détecte chaque année des difficultés de lecture me paraît utile. La création et l’animation du Réseau des observatoires locaux de la lecture, fondé sur l’échange et la mutualisation des moyens pédagogiques, ne le sont pas moins ; le dispositif installé dans les maisons d’arrêt, le travail entrepris au sein de la PJJ a donné plus d’efficacité aux actions éducatives. L’importance de ces activités, toutes bénévoles, autorise-t-elle Bernard Lahire à en répéter la liste avec une étrange insistance chaque fois qu’il mentionne mon nom dans son livre ? Ce procédé relève de la propagande et de l’anathème ; historiquement marqué, il n’est pas à l’honneur de qui l’utilise.

J’ai une conscience claire de la valeur relative des mesures ; je sais combien il faut se méfier de ces coups de sonde ponctuels, et je n’utilise les chiffres de l’illettrisme qu’avec infiniment de précaution. Cependant, il me semble important de pouvoir opposer à ceux qui veulent faire de l’école un bouc émissaire des chiffres raisonnables qui affichent en toute transparence les modalités de leur obtention. Les mesures sur un grand nombre d’individus ne prétendent pas analyser les difficultés, elles tentent avec le maximum de rigueur et de contrôle d’être un signal et de faire un premier constat ouvrant à de nécessaires analyses individuelles infiniment plus fines et plus riches.
Reste enfin l’accusation infâme du mépris que je manifesterais pour les illettrés ; reste enfin l’allusion inacceptable à propos d’une soi-disant mise en cause de leur humanitude. Bernard Lahire laisse entendre à l’abri de quelques modalisations prudentes (" il me semble clair " ; " on peut facilement en déduire ") que je compare les jeunes adultes illettrés aux grands singes bonobos de Tanzanie. Malgré le dégoût que m’inspirent ces insinuations, il convient de les analyser. L’auteur s’appuie sur des propos que j’aurais tenus lors d’une conférence publique à laquelle il n’avait pas assisté. Philippe Meirieu m’avait invité à l’université de Lyon-2 à parler du pouvoir du verbe. J’y ai souligné l’écart irréductible qui sépare le verbe humain [1] de toutes les formes de communication animale. Je développais l’idée suivante : l’humain commence à l’aube de la bataille collectivement engagée pour dépasser les contraintes de l’espace et du temps. Le jour où s’ouvre le paradigme du futur et du temps. Le jour enfin où cet être vivant et mortel ose dire l’infini et l’éternel. Être ici et dire l’ailleurs, être maintenant et dire " demain ", " hier ", ou " peut-être ", tel est l’extraordinaire pouvoir que le verbe donne à tous les hommes. En cela, la langue suggère, par la responsabilité qu’elle nous donne, qu’un chaînon manque sans doute dans l’évolution des espèces. Tel est le fond de ma pensée et il faut une immense malveillance et une manifeste malhonnêteté pour rapprocher cette pensée singulière des difficultés de lecture et d’écriture que subissent certains enfants ou certains adultes.

Alors, pourquoi tant de haine ? Pourquoi gaspiller autant de temps, d’énergie et de pages à tenter besogneusement de dénigrer les travaux et la pensée des autres ? N’y a-t-il pas mieux à faire quand, chaque année, soixante-quinze mille jeunes gens et jeunes filles sortent du système scolaire en difficulté de lecture, d’écriture et souvent de parole ?

Alain Bentolila


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[1De tous les êtres humains quels que soient leur race, leur degré de culture, et leur situation sociale.