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L’actualité éducative du N°399 - Décembre 2001

L’innovation à l’école : pour changer quoi ?

Par Bruno Mattei, professeur de philosophie à l’IUFM de Lille.

La question de l’innovation à l’école accompagne de façon récurrente le vaste chantier de la démocratisation du système éducatif ouvert au début des années soixante. Qu’elle provienne d’initiatives de la base, de mouvements pédagogiques, ou qu’elle constitue un segment d’une politique de réforme, l’innovation fait figure de tête chercheuse, expérimentale, d’une démocratie scolaire toujours aussi incertaine.

L’annonce d’une politique de l’innovation faite par Jack Lang, marquée en particulier par la création d’un conseil national de l’innovation pour la réussite scolaire (CNIRS) en novembre 2000, s’inscrit assurément dans le choix fait par le nouveau ministre de « pacifier » le champ scolaire malmené par les années Allègre : puisqu’il s’agit de donner un peu raison à tout le monde, pourquoi pas aussi aux pédagogues ! Mais au-delà, on discerne aussi l’intention de donner des gages à ceux qui, sur fond de la crise persistante de l’école, proclament ne pas se satisfaire des macro-réformes et vont jusqu’à avancer des projets d’établissements « expérimentaux » ou « pionniers » pour « travailler autrement ». C’est ainsi que Jacques Lang a annoncé son soutien à une quinzaine de projets d’établissements « innovants ». Ces propositions d’écoles « différentes » ne sont d’ailleurs pas vraiment nouvelles. Elles accompagnent l’école, à la marge du système, depuis déjà l’après-première guerre mondiale avec notamment en France Célestin Freinet et sa « pédagogie populaire ». Mais on ne parlait pas à l’époque d’innovation et Freinet affichait clairement des finalités éducatives et politiques en rupture avec le capitalisme.

Innovation et libéralisme

Ce qui caractérise au contraire l’innovation actuelle, c’est qu’elle véhicule les usages et des pratiques les plus disparates, et que l’élan du militantisme pédagogique des origines est largement contrôlé ou relayé par l’institution depuis le début des années quatre-vingt-dix. Si dans la phase faussement utopique des années quatre-vingt, on a toléré encore l’ouverture de quelques lycées « autogérés », comme à St Nazaire, aujourd’hui il est clair que le discours sur l’innovation s’est entièrement recyclé dans l’institution.
L’innovation, une notion aussi vague que générale, fait signe vers les mythes et les allant-de-soi de la modernité : « le changement », « la nouveauté » sont dans l’imaginaire social démocratique et libéral nécessairement un « mieux », un « bien », et un « progrès ». Ce en quoi l’innovation peut créer à peu de frais du consensus mais aussi bien bon nombres d’équivoques. Comme le disait récemment un recteur en ouvrant des journées interacadémiques consacrées à l’innovation : « Il faut, à travers l’innovation ; favoriser une meilleure réussite et intégration dans le système scolaire ». On ne saurait mieux dire que, pour innover, il n’est pas de mise de s’interroger sur les fondements du système. S’interroger en particulier sur « l’égalité des chances » ce vieux mythe républicain et libéral invoqué a chaque réforme de l’école. On s’évertue à ne pas s’apercevoir que l’égalité des chances dans laquelle d’aucuns aimeraient croire à une utopique « égalité des moyens », en appelle en réalité à une logique de réussite individuelle. Il paraît tout aussi difficile d’innover pour une authentique démocratie sans remettre en cause en aval les grandes évaluations diplômantes, décisives pour le destin scolaire de chaque élève (examens, concours), avec son pesant d’élitisme républicain et les formes très subtiles de ségrégation qui l’accompagnent.
En se contentant d’invoquer la réussite « scolaire » comme horizon suprême, on évite de se poser la question tout aussi essentielle de savoir si cette réussite a aussi à voir avec « la réussite humaine » qui en appellerait à des critères relevant de dimensions relationnelles, éthiques et spirituelles. Certes, on évoque dans les textes officiels, parmi les objectifs et missions de l’école, « l’épanouissement de la personnalité de l’élève », et des valeurs collectives comme « la solidarité et la coopération ». Mais ce discours paraît relever d’une rhétorique humaniste et républicaine bien rôdée, qui affecte peu en vérité les pratiques ordinaires de l’école. Ainsi, en haut lieu innovateur, à vouloir conquérir un peu de cette réussite humaine sans renoncer aux valeurs de la compétition et de la concurrence généralisée - ces restes de barbaries « douces » - on ne soulève guère la contradiction.

Activisme pédagogique

Qu’en est-il alors des innovateurs de terrain ? Notons d’abord que ces « pionniers » constituent une mouvance composite. Entre ceux qui revendiquent une appartenance à des mouvements pédagogiques clairement identifiés et d’autres plus récents, éclectiques, qui font des « panachages » pédagogiques, il y a sans doute quelques nuances. À considérer de près les projets innovateurs qui se sont manifestés, force est de constater que la réflexion refondatrice, avec tout ce que cela impliquerait de prise de conscience, mais aussi de vrais, larges et rigoureux débats collectifs, reste encore largement négligée, au profit d’un activisme pédagogique parfois débridé qui épouse l’air du temps tout entier à l’urgence. La réforme de l’école avec ses invitations effrénées à l’innovation d’urgence crée ainsi des appels d’air, au risque que cette pédagogie, certes humanitairement correcte, ne soit comme mécaniquement poussée à devoir fonctionner dans la prise en charge des enfants déjà exclus ou cassés par l’école dans ce qu’on appelle maintenant des classes relais ou de la deuxième chance, voire même comme on dit aussi dans « les lycées de toutes les chances » ! La majorité des projets innovants qui ont vu le jour à la rentrée 2001-2002 ne sont-ils pas significativement des projets de classe ou de dispositifs d’école de ce type ? Dans le meilleur des cas, ces enfants trouveront chez « les pionniers » un sas de répit ce qui est toujours ça de pris, on peut l’admettre. Mais, cette sorte de SAMU de l’Éducation nationale, est-ce bien ce que l’on attendait au départ ? N’est-ce pas en définitive contribuer à promouvoir une version « optimiste » d’une école à plusieurs vitesses ?

Poser des questions d’ordre éthique

Sortir de « l’extériorité » pédagogique pour rentrer dans « l’intériorité » éducative et éthique est certes exigeant, prend du temps, et requiert qu’on consente à se poser des questions sans doute nouvelles ou trop peu posées dans l’Éducation nationale. À ce titre, innover c’est peut-être déjà se poser la question de savoir à quelles conditions, articulées et cohérentes, les innovations sont susceptibles d’entamer le système scolaire dans ses fondements d’injustice, de ségrégation et de désespérance. La transformation en profondeur du système scolaire ne doit pas oublier au passage la transformation des pédagogues et des éducateurs : pour acquérir la « maturité » psychologique, et surtout éthique, sans laquelle l’innovation, ne produira jamais que des effets de surface ou des niches protégées à l’intention d’une petite caste d’innovateurs autoproclamés. Si ce qui est en jeu est bien une mutation de l’école pour et par « une politique de civilisation » selon l’expression d’Edgar Morin, l’innovation qui est censée en dessiner des contours doit d’abord sortir de l’obscure clarté qui est encore la sienne aujourd’hui.

Bruno Mattei, professeur de philosophie à L’Institut universitaire de formation des Maîtres (IUFM) de Lille.