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N° 560 - Urgence écologique : un défi pour l’école

L’impartialité engagée

Anne-Françoise Gibert

Les ingrédients d’une dynamique interdisciplinaire autour du développement durable à l’échelle d’un collège. Témoignage d’une professeure documentaliste.

Tout a débuté en 2008. Au cours d’une conversation informelle avec une collègue de sciences de la vie et de la Terre, nous avons ébauché un premier canevas autour de la biodiversité. Enseignante documentaliste de formation scientifique, convaincue qu’un tel sujet gagnait à être appréhendé dans le cadre d’une interdisciplinarité nourrie, j’ai également sollicité les collègues de lettres, de musique et d’arts plastiques. Au fil des années, selon les appels à projets, les thématiques abordées, la composition des classes, les années, la disponibilité des collègues et leur attachement aux programmes, nous avons monté des projets d’éducation au développement durable (EDD) avec des enseignants de toutes les disciplines. La concertation, souvent entre deux portes, a été facilitée par des affinités interpersonnelles. Elle a consisté à chercher des liens entre les différentes disciplines, parfois à la marge des programmes : est-il possible d’appréhender l’Afrique, au programme en 5e en histoire-géographie avec une conteuse burkinabée, alors que les contes sont au programme en 6e ? En a-t-on vraiment le droit ?

Ouverture et rencontres

Dès le départ, nous avons sollicité des intervenants extérieurs. Leur rémunération était assurée grâce à des subventions issues d’appels à projets académiques, locaux (Ekoacteurs, prix du livre pour l’environnement, ambassadeurs de l’énergie), nationaux ou internationaux (festival Alimenterre, jeunes reporters pour l’environnement, Changing with the climate, Resacoop). S’il apparait difficile de dresser une liste exhaustive de ces intervenants, de peur d’en oublier, en voici un inventaire à la Prévert :

  • des associations environnementales (naturalistes ou généralistes, de jardinage, ou d’alimentation responsable, de commerce équitable, de promotion des modes doux ;
  • des agences de l’énergie ;
  • des collectivités territoriales ;
  • des artistes du Nord ou du Sud ;
  • des entreprises de recyclage de piles, de tri des déchets ;
  • les parents à l’occasion de restitutions ;
  • un lycée agricole, l’École normale supérieure de Lyon ;
  • et aussi un magasin de musique du monde, un restaurant indien, une écrivaine publique, une cuisinière, etc., sans oublier de nombreux acteurs de l’établissement, agent d’accueil, intendants, responsable du restaurant scolaire, techniciens, laborantin.

Leurs apports ont permis de faire connaitre aux élèves une diversité de métiers liés à l’environnement, d’insuffler du dynamisme aux équipes et de varier les approches pédagogiques par des interventions fondées sur la participation des élèves, des débats, des jeux de rôle, des projets participatifs, des enquêtes sur le terrain. Et nous avons bousculé la forme scolaire en imposant des sorties, des ateliers, une journée thématique, etc.

Sur place

La notion d’écoresponsabilité a besoin d’être reliée au milieu de vie des élèves pour devenir concrète. Ainsi, le parc du collège a constitué un terrain privilégié pour des observations naturalistes in situ, sans déplacements couteux en temps et énergie. Le restaurant scolaire a également été un lieu d’investigation grâce à l’ouverture d’esprit de ses responsables et la bonne volonté du cuisinier.

Au fil du temps, nous avons constaté que pour avoir une visibilité, ces travaux devaient être évalués, ce qui s’est traduit par la demande d’une nouvelle rubrique au responsable du logiciel de gestion de la vie scolaire. Bien que de nombreuses compétences transversales soient mobilisées à l’occasion de ces projets, la question de leur évaluation est pleine et entière. Ces projets n’ont-ils pas plutôt un rôle d’impulsion vers des apprentissages ?

Trouver la bonne posture

Au-delà de la sensibilisation et de l’information, dans quelle mesure sommes-nous légitimes à favoriser et valoriser l’engagement des élèves sans outrepasser notre rôle d’enseignants ? Thomas E. Kelly [1] en 1986 a dégagé les différentes postures possibles pour un enseignant mettant en œuvre des débats dans sa classe. Pour cet auteur, c’est l’impartialité engagée, consistant à favoriser les controverses tout en donnant son point de vue, qui est le plus à même d’aider les élèves à se construire dans un monde incertain. Cette impartialité engagée n’est pas une attitude évidente pour les enseignants français. Marqués par l’impératif de laïcité hérité des lumières, conçu comme non-imposition de valeurs, ils sont en général réticents à prendre position, préférant une attitude de neutralité ou un évitement de certaines questions.

Si la labellisation E3D (établissement en démarche de développement durable) a permis une communication au niveau de l’établissement, sur le site web en particulier, cette reconnaissance institutionnelle ne constitue qu’une étape pour que l’ensemble de la communauté éducative prenne conscience des enjeux de l’EDD, de la possibilité d’action collective et de la place que chacun peut y trouver.

Anne-Françoise Gibert
Enseignante documentaliste chargée d’études au service Veille et Analyse à l’IFE (Institut français de l’éducation)


[1Thomas E. Kelly, « Discussing controversial issues : four perspectives on the teacher’s role », in Theory and research in social education n° 14, 1986.

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Ce dossier nous invite à aller plus loin que l’éducation à l’environnement ou au développement durable. Comment permettre à nos élèves de prendre conscience des enjeux de cette indispensable transition écologique : apport de connaissances, actions locales, formation à l’éco-citoyenneté…

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