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L’évaluation, une question très politique…


Les Cahiers pédagogiques soutiennent l’appel de l’AFEV à la suppression des notes à l’école élémentaire et Patrice Bride, rédacteur en chef, fait partie des « vingt » signataires de cet appel qui fait beaucoup de bruit médiatique. On peut voir à lire certaines réactions en quoi cet appel pose des questions qui dépassent largement la seule question des notes à l’école primaire.
Beaucoup n’ont pas bien lu ou font semblant de ne pas lire ce qui est écrit. Il est question de l’école primaire, pas de tout le système scolaire. Et surtout cet appel est exigeant : au lieu de la facilité à mettre une note, il s’agit bien d’évaluer autrement, en termes d’acquisitions progressives de compétences. Le grand inconvénient des notes n’est-il pas de pouvoir trop facilement les additionner et d’en faire des moyennes ?
On remarque aussi la grande méconnaissance des textes qui encadrent cette question (socle commun, livret de compétences...). Et dont peu de journaux ont pris la peine de rappeler les enjeux. Du coup, on tombe bien souvent dans une sorte de faux débat où toutes les opinions se valent et les arguments échangés sont très pauvres.
Car, c’est une autre constante des débats sur l’école, il y a en France, 62 millions de spécialistes de l’École. Car on est, on a tous été concernés par l’École. Mais cela ne fait pas pour autant des usagers (qui ont bien sûr le droit de donner leur avis) des experts. Or, tout se passe comme si toutes les paroles se valaient et si les questions pédagogiques et éducatives n’étaient que des questions de « bon sens » teintées de nostalgie et d’une vison mythifiée de l’école d’antan.
Comme tout débat, le débat actuel sur la note au primaire cristallise un grand nombre de valeurs et de représentations de l’École. Il y a en fait un impensé de la notation : la question de l’échec scolaire. Dans beaucoup de commentaires, la note est présentée comme une fatalité et une fin en soi : on note parce qu’il faut noter, que ça permet de classer et c’est tout. Alors que si on considère l’évaluation comme un diagnostic, il faut ensuite, comme chez le médecin, se préoccuper des remèdes ! En d’autres termes, l’évaluation (notée ou non) doit être le moyen de repérer les difficultés des élèves et d’y trouver des solutions, d’y apporter des aides. C’est le sens d’une évaluation au service des apprentissages. Le débat sur la notation nous révèle que pour beaucoup, il est normal que l’école sélectionne et dès le plus jeune âge. Il y a des « bons » des « moyens » et des « mauvais », c’est ainsi… On entend même dans un certain nombre de réactions que ces différences sont innées (on est « doué » ou on ne l’est pas) ou au mieux le résultat d’un manque de travail (« quand on veut on peut »). Il y a une sorte de naturalisation de l’échec qui oublie les inégalités et les déterminismes sociaux. Et si on se préoccupait davantage de l’efficacité des apprentissages et si on se dotait d’une évaluation qui permette à chacun de progresser et d’apprendre.
Le système d’évaluation est finalement à l’image de la société française. Une société, dure avec ses membres, profondément inégalitaire et élitiste et sans véritable réflexion sur les moyens de réduire ces inégalités. Avec une conception très libérale d’un individu calculateur et une vision individualiste de la réussite et de l’échec. Finalement, rien de plus politique que la pédagogie...

Philippe Watrelot et Jean-Michel Zakhartchouk