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Recension parue dans le N° 413-414 d’avril-mai 2003

L’établissement scolaire : un jeu collectif !

Jean-Yves Langanay et Claude Rebaud, Hachette éducation, 2002

6 avril 2003


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L’association Éducation et devenir et le CRAP-Cahiers pédagogiques partagent depuis de nombreuses années quelques convictions fortes sur le changement du système éducatif, au point d’avoir donné, pour les premiers à une de leurs revues et les seconds à leur récent colloque, le même intitulé : « Apprendre et vivre la démocratie à l’école ». C’est cette confiance en la démocratie que confirment les propos de Jean-Yves Langanay et Claude Rebaud, actuel et ancien présidents de l’association créée par Maurice Vergnaud à qui est dédié l’ouvrage. Ils tentent de définir les règles du jeu collectif qui caractérise l’établissement scolaire. Loin de s’abandonner à des dérives managériales, ils élaborent une réflexion et des pistes d’action qui se traduiront par « une modification radicale du fonctionnement de chaque établissement » (p. 13). Établissement dont on pourrait se demander s’il a un jour fonctionné et s’il ne s’est pas constamment réduit à une collection de salles de classes dans laquelle la parole magistrale balaie de son souffle puissant les miasmes administratifs ! C’est ce que reconnaissent implicitement les auteurs quand ils concèdent que « les établissements, accablés de consignes et jamais contrôlés sérieusement, n’en font qu’à leur guise » (p. 14).
C’est qu’il est une position difficile à tenir actuellement à laquelle n’échappent pas toujours les auteurs, capables d’affirmer (p. 13) « l’arsenal légal et réglementaire [...] insuffisamment utilisé » et de soutenir quelques pages plus loin qu’il faudrait compléter les textes sur le conseil de classe trop axés sur sa seule composition alors même que son fonctionnement n’est pas réglé. Le but de la première partie, « Au service de l’enseignement », est de mettre du collectif dans les pratiques pédagogiques, mais ce changement ne viendra ni de l’injonction ni de la simple juxtaposition d’attitudes individualistes. La multiplication des conseils et de leur fonctionnement démocratique devrait permettre de surmonter les différences actuelles. Des institutions nouvelles sont proposées : le conseil pédagogique d’établissement, qui réunirait les coordonnateurs de discipline, et le collège des professeurs principaux, qui déterminerait les projets en matière d’orientation. Nos auteurs vont jusqu’à envisager l’aménagement de « lieux de travail personnel pour les enseignants » (p. 26). C’est là que le bât blesse quelque peu : il faudrait remettre en cause radicalement un statu quo dont se satisfont tant l’institution que bien des professeurs pour lesquels il n’est pas question de remettre en cause l’exercice libéral de leur profession, une fois les portes de la classe fermées. Claude Rebaud en sait quelque chose, lui qui a accompagné Philippe Meirieu dans la consultation sur les lycées dont sont sortis les Travaux Personnels Encadrés mais dont tous les ministres se sont bien gardés de mettre en œuvre la redéfinition du service des enseignants. À remarquer enfin les deux pages (34-35) sur lesquelles se termine ce chapitre : elles font de l’établissement formateur, concept qui me semble fondamental, l’avenir pour dix ans des collèges et lycées en voie de renouveler la moitié de leur personnel enseignant. Cette clairvoyance et cette lucidité devraient inspirer les prochaines et inéluctables décisions en matière de formation initiale et continue. Je crains qu’elles ne soient oubliées et remplacées par du toujours plus de présence sur le terrain pour des stagiaires-moyens-d’enseignement et davantage encore de commandes irréalistes « aux IUFM ».
La seconde partie, « Au service de la démocratie », rappelle la filiation avec les travaux de Maurice Vergnaud. On peut se demander si la multiplication des instances n’est pas une maladie infantile de la démocratisation. Il n’y a plus guère de lisibilité tant le parlementarisme et la délégation gagnent en extension ce que l’exercice de ses droits de citoyen perd en simplicité et efficacité. L’heure de vie de classe et l’éducation civique, juridique et sociale fournissent des illustrations exemplaires d’une perversité du système qui s’acharne à mimer les institutions démocratiques pour mieux les vider de sens. « Le ministère contribue lui-même à mettre en difficulté les instances qu’il est chargé de promouvoir » (p. 41). Malgré ce diagnostic sévère, les auteurs choisissent la voie de l’action ; ils s’efforcent de proposer des modalités de fonctionnement pour ces instances fragilisées par les incohérences ministérielles, tant ils voudraient passer de la massification à la démocratisation de l’enseignement secondaire. Sans doute faudrait-il revenir sur la pédagogie et pointer, dénoncer l’incohérence de réformes dont la crédibilité se perd dans les marais d’une agitation stérile comme les travaux croisés et les parcours diversifiés dont le remplacement par les itinéraires de découverte ne s’imposait sans doute pas avec autant d’urgence ! On peut suivre les auteurs dans leur raisonnement et exiger de donner du temps au temps pour laisser s’installer la démocratie lycéenne, confier aux principaux acteurs le pilotage de leur vie démocratique. Attention donc à ne pas dériver vers une représentation didactisée de la notion de citoyenneté qui oublie les droits (LE texte de référence) de l’homme et du citoyen pour les remplacer par des devoirs (p. 50). Ils s’imposent plus dans le cadre de l’institution scolaire qu’ils ne favorisent la vie démocratique, certes, mais c’est un renversement discutable !
S’il est une partie qui emporte mon plein accord, c’est bien la troisième, « Une politique et un gouvernement ». Partant du nouveau métier qui structure le fonctionnement du service public, les auteurs misent sur la démocratie : « Pour répondre aux missions qui leur sont confiées, les établissements doivent imaginer des instances et créer des rôles pour les divers acteurs de la communauté scolaire » (p. 55). Tout juste pourrait-on leur objecter que la multiplication des instances ne fait pas la démocratie et tend plutôt à la paralyser. Cependant, leur expérience de chefs d’établissement leur permet d’être précis dans le diagnostic et mesurés dans les solutions proposées. Ils ne confondent pas décentralisation et transfert indu de charges. Ils sont sans illusion sur la bonne volonté ministérielle : « Sans ces contraintes, la politique de contractualisation est un leurre » (p. 62). Les deux exemples développés sont particulièrement bien choisis : quelle collection de bévues sur le règlement intérieur et combien de séances de conseil d’administration gâchées par une présentation insipide ou désinvolte du budget ?
Proposer de disjoindre la charge de président du conseil d’administration et la responsabilité de la direction d’un établissement est une excellente idée qui irrigue toute la construction de la dernière partie, « Un parlement pour l’établissement ». Tout le monde en convient ! Sauf le principal syndicat qui s’y refuse encore. De même, il serait temps de passer à quatre collèges en dédoublant celui qui réunit arbitrairement l’équipe de direction et les « représentants de l’environnement social, économique et culturel de l’établissement » (p. 98). C’est au sein de ce groupe que serait élu le président, à l’instar de ce qui se passe dans l’enseignement agricole. En revanche, je reste perplexe devant la proposition de relayer la commission permanente (dix-sept personnes) par un bureau d’établissement de douze personnes. À mon sens, il y a là une source de malentendu et de possible déperdition d’énergie, à moins que l’on ne réduise drastiquement les nombre des personnes figurant dans ce bureau qui devient un gouvernement et que l’on n’aboutisse en respectant les équilibres à une équipe de sept à huit personnes au grand maximum. Enfin, il est question de la formation des membres du conseil d’administration et l’on me permettra d’évoquer l’expérience de deux établissements (un collège et un lycée) qui avaient joué ce jeu mais un peu différemment : la formation réunissait tous les membres du conseil, à l’exception des seuls élus municipaux, et les effets ont été immédiats sur la qualité des travaux et l’implication des acteurs. Je ne pense pas que des formations par catégorie d’acteurs permettent d’aboutir à ce que Jean-Louis Derouet appelle l’émergence d’un « bien commun local ».
Les conclusions s’inscrivent dans les prémisses de cet ouvrage : « À l’idée d’octroyer un supplément de pouvoir [au chef d’établissement], nous préférons la capacité à construire une légitimité reconnue par la communauté éducative » (p. 114). Vaste programme ! comme on dit dans d’autres lieux. Il est vrai que le retour d’un simplisme autoritaire nous guette. Il mérite d’être contré par une attention à toute initiative qui va dans le sens de plus de démocratie dans l’établissement, c’est-à-dire d’un système piloté (ce qui ne veut dire ni administré ni régenté), acceptant de se mettre en réseau (le « maillage ») et soucieux d’une meilleure communication [1]. C’est ce que préconisent les auteurs et nombreux seront les lecteurs qui partiront des mêmes ingrédients pour tenter de faire une bonne cuisine démocratique.

Richard Étienne


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[1Pour cela, le lecteur pourra toujours se reporter à notre ouvrage qui n’est pas cité dans la bibliographie (Étienne, R., Amiel, M. (1995). La Communication dans l’établissement scolaire. Paris : Hachette. 3e édition : 1999