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N° 544 - Les écrits de travail des élèves

L’enseignement professionnel sur la voie de l’apprentissage

Sabine Coste

La réforme du lycée et du baccalauréat se fait à trois vitesses, comme trois voies. D’emblée, la voie professionnelle avait été exclue des travaux menés par Pierre Mathiot, qui ne s’est donc penché que sur les voies générale et technologique. Pour finir, dans les annonces du ministre, la voie technologique n’apparait plus. Et dans le rapport de Céline Calvez et Régis Marcon sur la voie professionnelle, la tendance est à son décrochement du lycée, vers l’apprentissage.

Afficher une vision valorisante de l’enseignement professionnel est l’option choisie par Céline Calvez et Régis Marcon, auteurs du rapport La voie professionnelle scolaire. Viser l’excellence, remis au ministre de ­l’Éducation nationale fin février. Bien loin d’une vision misérabiliste, leur rapport est stimulant, nourri d’enquêtes réalisées auprès de nombreux acteurs, établissements, familles, entreprises et professionnels de divers secteurs d’activité, et il s’inspire aussi de ce qui se fait en dehors de l’Hexagone. Il se centre sur trois objectifs : renforcer l’attractivité, améliorer l’efficacité de la voie professionnelle et ouvrir de nouveaux parcours de formation. Pour cela, la mission propose neuf leviers d’actions.

Le rapport Calvez-Marcon s’inscrit pourtant dans une approche principalement centrée sur la dimension professionnalisante de la formation des lycéens professionnels. L’option choisie est bien celle de disjoindre la voie professionnelle du lycée et de finalités qui seraient partagées par les trois voies d’enseignement actuelles. Trois tendances semblent révélatrices d’une nouvelle approche et visent à renforcer cette option. En premier lieu, la voie professionnelle scolarisée est appréhendée comme une propédeutique à la formation par apprentissage. Ensuite, la dynamique de rapprochement entre établissements scolaires et entreprises, renforçant le lien entre enseignants et tuteurs, entre autres, apparait comme une clé essentielle et profitable aux jeunes en formation. Enfin, une ouverture à la dérégulation et à l’adaptation locale des prescriptions nationales risque de contribuer à des reconfigurations de formation pouvant amener à des inégalités.

La voie professionnelle scolarisée comme propédeutique à l’apprentissage

La voie de l’apprentissage ouverte aux lycéens dès la classe de 1re bac pro permettrait, selon le rapport, à tous les jeunes d’améliorer leur socialisation dans l’entreprise et d’envisager une formation débouchant sur un emploi. Le modèle de l’apprentissage est envisagé comme une forme de professionnalisation idéalisée pour les élèves de lycée professionnel (LP). Or, la voie professionnelle scolarise une grande diversité d’élèves qui n’ont pas tous le profil et l’autonomie pour s’engager dans une formation en apprentissage. Certains rencontrent de grandes difficultés en termes de confiance en soi ou dans les apprentissages fondamentaux. N’oublions pas qu’une partie de l’activité des enseignants de LP consiste à restaurer l’estime de soi des élèves vaincus par le collège et dont l’orientation vers la voie professionnelle s’est faite par défaut [1].

Faire (ré)apprendre aux élèves les règles du travail scolaire [2] nécessite du temps et de l’inventivité. Les enseignants de LP sont innovants dans le quotidien de leur travail, leurs compétences sont élargies, ils ne cessent de réajuster leurs pratiques pour prendre en compte l’évolution des nouveaux publics scolaires. Le LP a pour missions de faire accéder les élèves, plus jeunes, plus nombreux issus de l’enseignement adapté ou désireux de poursuivre dans le supérieur, à une culture commune, de former des citoyens tout en formant de futurs professionnels.

L’approche globalisante prônée par ce rapport ne semble pas répondre à l’extrême diversité des élèves de LP. N’oublions pas non plus que les familles fondent aussi des ambitions pour leurs enfants lorsqu’ils entrent en LP. Elles sont très sensibles à l’émancipation scolaire que procure l’obtention d’un bac pro et font confiance à l’école. Ce n’est pas tant une propédeutique, mais bien une alternance intégrative qu’il apparait essentiel de construire, c’est-à-dire que le va-et-vient entre l’espace scolaire et le monde du travail contribue à la formation du jeune.

Rapprocher le monde du travail de celui de la formation

Le rapprochement entre les deux espaces de formation, scolaire et professionnel, est une préconisation du rapport. C’est aussi un enjeu fort pour les enseignants de spécialité professionnelle qui travaillent tout particulièrement sur ces temps forts que sont les périodes de formation en milieu professionnel (PFMP) pour développer les compétences transversales des élèves, dans la recherche de stage (prise de contact, entretien, etc.), l’attitude pendant celui-ci, et ensuite le rapport de stage. Les enseignants connaissent toute l’importance de ces stages dans la professionnalisation progressive des élèves.

Mais la dimension professionnalisante du stage reste encore trop sujette à l’environnement de travail dans lequel est placé l’élève, le tuteur n’étant pas toujours disponible et prêt à accueillir un jeune qui découvre le monde du travail sur une durée conséquente et les relations avec les autres professionnels. Le tuteur prend très souvent sur son temps de travail pour s’occuper du stagiaire et échanger avec l’enseignant responsable. Renforcer le lien entre ces deux univers renvoie surtout au statut de tuteur qui nécessiterait une véritable reconnaissance dans l’entreprise avec du temps dégagé pour pouvoir se former à l’accompagnement et l’évaluation du stagiaire. Les enseignants de spécialité professionnelle connaissent ces difficultés et deviennent de véritables passeurs auprès des tuteurs en matière de référentiel de compétences ou d’outils d’évaluation.

Rappelons aussi que les élèves peuvent effectuer leur PFMP dans de très petites entreprises, où le temps disponible du tuteur ne coïncide pas nécessairement avec celui de l’élève et de l’enseignant. Les moments de travail entre professionnels de ces deux espaces nécessitent de repenser l’organisation du travail des uns et des autres, pour échanger et s’entendre sur le sujet de la professionnalisation des jeunes. Et des freins structurels existent encore trop souvent.

Une tendance à la dérégulation inquiétante

Le rapport opte pour une modulation des PFMP, et ouvre donc la porte à une déréglementation, avec de possibles variations de la durée et la fréquence des stages selon les régions et les contextes locaux, voire à la possibilité de passer d’un type de formation à l’autre (LP, apprentissage). Cela comporte des risques : diplômes déqualifiés par des périodes de stage trop brèves et donc une socialisation professionnelle réduite, diplômes maison avec une inéquité entre les territoires, ainsi qu’une éventuelle errance des élèves entre des petits stages, peu propices à une stabilisation professionnelle. Il est important pour ces jeunes, majoritairement issus de classes populaires, de renforcer l’idée que le monde du travail est formateur, émancipateur, et qu’il permet de trouver une place valorisante dans la société. C’est avec ces conditions de sécurité, qui leur permettent de se projeter dans une formation, et de reconnaissance que ces jeunes pourraient adopter une attitude entrepreneuriale.

Car le rapport semble souhaiter que tous les jeunes deviennent entrepreneurs. Comment imaginer que des jeunes, souvent éloignés du monde du travail, puissent devenir de futurs entrepreneurs uniquement par immersion ? La priorité pour eux est de devenir pilote de leur propre réussite, grâce à un cadre rassurant et un étayage favorable à leur développement de professionnel en devenir. Rendre les élèves acteurs de leur devenir, entreprenants dans leurs ambitions sociales et professionnelles, c’est les accompagner à devenir des citoyens éclairés et responsables.

L’ambition de ce rapport est de viser l’excellence, entendue comme l’excellence économique. On pourrait lui privilégier une excellence humaine et personnelle, déclinée pour chaque élève comme un véritable tremplin vers le travail et l’emploi et source de développement. La recherche de l’excellence est une finalité que l’ensemble des acteurs de la voie professionnelle scolaire vise, dans une perspective de développement de tous et de chacun des élèves. Après tout, le travail reste une source du développement de soi et viser l’excellence, c’est aussi viser l’épanouissement de soi.

Sabine Coste
Docteure en sciences de l’éducation, université Lyon 2, laboratoire Éducation, cultures, politiques


[1Aziz Jellab, Sociologie du lycée professionnel. L’expérience des élèves et des enseignants dans une institution en mutation, Presses universitaires du Mirail, 2008.

[2Sabine Coste, Enseigner en lycée professionnel. Le métier des professeurs d’éducation physique et sportive à l’épreuve des nouvelles modalités de certification, thèse de doctorat en sciences de l’éducation, université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, 2013.

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