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Billet du mois (N°455 - septembre 2007)

L’énigme Y. K.

Par Régis Guyon, professeur d’histoire-géographie en collège.


Un élève en échec est toujours une énigme. Une énigme douloureuse. Y. K. est une énigme. Arrivé en France il y a un an maintenant, il ne cesse d’échapper à toute logique et, parfois à tout contrôle. Mais la vie d’Y. K. n’est pas simple, ne l’a jamais été.
Il a connu un pays où il ne fait pas bon ne pas être Turc, surtout lorsque l’on réside dans les montagnes de l’Est. Il a connu une école où, au mieux on l’oubliait dans un coin, au pire on le frappait pour lui faire comprendre qu’il n’y avait pas sa place. Il a connu l’exil de son père. La séparation. Il a aussi vécu l’arrestation de sa mère. Il est resté avec ses frères et soeurs pendant trois jours, seuls, sans secours, dans l’angoisse. Il est aujourd’hui hébergé par le Cada [1] et attend une hypothétique régularisation.
Dans le même temps il est arrivé au collège et il est devenu au regard de l’administration un Enaf (sic) [2]. Il bénéficie de cours de français langue seconde de façon intensive dans un autre collège. Il est ici ; il est ailleurs. Il navigue, ne s’installant que très provisoirement dans un lieu, avant de le quitter pour aller voir ailleurs...
Mais Y. K. reste une énigme : après un an passé en France, il parle un français tout juste compréhensible et écrit, ce qui est moins surprenant, de façon très approximative
et souvent phonétiquement. Depuis un an, nous nous acharnons à vouloir le voir travailler, à lui fixer des objectifs, à lui donner des tâches, des exercices. Nous lui
proposons du soutien, individualisé. Les progrès ne viennent pas ou sont toujours très fragiles. Alors on essaye autre chose, autrement. Evidemment on pense bien faire. Comment faire autrement ? On ne peut pas abandonner un élève. Mais à chaque fois Y. K. nous échappe, s’enfuit ailleurs. Et le mur d’incompréhension ne cesse de grandir.
Plus nous nous obstinons, plus l’énigme s’épaissit.
Est-ce une question d’angle de vue ? Y. K. est une énigme pour nous adultes. Mais de son point de vue à lui ? Son histoire, son parcours, les heurs et malheurs auxquels il a été confronté toute sa vie, tout cela n’a rien d’une énigme pour lui. Certes, il est sanctionné. Certes, il ne comprend pas tout ce que nous lui demandons de faire. Certes, il s’ennuie en classe. Mais pour lui, quand on l’interroge, tout va bien. Bien sûr, on a du mal à le suivre et lorsqu’on parvient à parler avec lui, on lit assez facilement la souffrance et parfois la peur.
Aujourd’hui, je connais son histoire, et mes collègues aussi. J’ai rencontré ses parents et l’éducateur du Cada qui suit la famille. Mais que puis-je lui proposer en classe ? Que puis-je faire pour l’amener vers les apprentissages, sans qu’il se perde, sans que son histoire l’empêche de progresser ? Je ne sais pas trop. Ce qui est sûr c’est que l’énigme restera entière tant que nous nous bornerons à proposer du plus, du encore et encore : cet excès risque d’aboutir à une énigme de plus en plus grande, inclassable, une énigme par excès de sens. Une énigme que nous aurons participé à fabriquer.


[1Centre d’accueil des demandeurs d’asile.

[2Élève nouvellement arrivé en france.