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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

L’engagement, un apprentissage réciproque

Catherine Chabrun

24 septembre 2015

La rencontre de Catherine Chabrun avec la méthode Freinet est plus qu’une belle opportunité pédagogique. Elle a donné le la à une vie professionnelle et au-delà. Rencontre avec une militante pour qui la coopération et le compagnonnage sont sources d’émancipation et de savoirs.


Au début de sa vie professionnelle, elle travaillait dans les bureaux. Chaque nouvel emploi lui réservait au bout de quelques mois l’ennui. La routine élimait son envie. Elle avait envie de reprendre ses études et, pourquoi pas, exercer un métier tourné vers la nature. Elle a cherché un boulot alimentaire pour lui permettre de les financer, a trouvé un poste de maître auxiliaire. Ses premiers remplacements d’un ou deux jours ne lui ont pas permis de prendre la mesure de cette nouvelle profession qui s’offrait à elle. Sans formation, elle appliquait ce qu’elle se remémorait de son expérience d’écolière.

Et puis un jour, elle est nommée plus longtemps, le temps d’un congé maternité. « Là je suis tombée dans la marmite ». Elle prend goût à enseigner, à être auprès des enfants, à les voir progresser, à chercher sans cesse ce qui favorisera ces apprentissages, à essayer, se tromper, essayer autre chose, réussir, chercher et essayer encore. Elle lit beaucoup, s’interroge, se renseigne. Du hasard naît la passion. « Pour la première fois de ma vie, j’allais au boulot sans ressentir de la routine. Cela ne m’a jamais quittée, jamais même la dernière année ». Elle rencontre là aussi une traduction concrète et pédagogique de sa vision politique, celle du rejet de la fatalité.

« A l’époque, on faisait une leçon puis des exercices d’entraînement et ensuite une évaluation. C’était toujours les mêmes qui échouaient et ne pouvaient pas recommencer ». Elle s’interroge pour trouver comment faire pour que les enfants aient le droit de se tromper. L’interrogation est un véritable déclencheur avec en écho la ferme intention de ne pas se résoudre. Elle se demande comment passer du temps à expliquer à un groupe qui peine, comment quitter son estrade de maîtresse et permettre à chacun de progresser. Elle cherche des outils, découvre les fiches pratiques insérées dans la revue Le Nouvel Éducateur, va plus loin en dévorant les ouvrages sur la méthode Freinet, et pousse la porte du groupe ICEM de l’Essonne. L’Institut coopératif de l’école moderne est en passe de devenir pour elle une véritable école permanente.

Elle commence par écouter, elle regarde ce qu’il se passe dans les classes Freinet lors des formations, s’en inspire dans ses pratiques pédagogiques puis s’investit de plus en plus intensément. Quatre ans après, elle rejoint le mouvement national. Elle se reconnaît dans les échanges humains, l’amitié, la coopération et a envie de contribuer à la diffusion d’une approche émancipatrice de l’éducation. Aujourd’hui, à la retraite depuis un an, elle s’investit toujours, mue par la même passion.

« Je suis rentrée dans le mouvement Freinet par le Nouvel Éducateur et maintenant je m’en occupe », sourit-elle. Les dernières années de sa carrière, elle en était la rédactrice en chef. Elle qualifie ce choix d’en partie égoïste pour quitter sa classe progressivement, d’abord par une mise à disposition à mi-temps puis par un détachement. Elle aimait trop enseigner pour partir d’un coup.


« Une sortie avec ma classe »

Avec la revue, elle a une relation forte. Sa parution avait été stoppée par la faillite de la maison d’édition PEMF, les Presses éditions de la maison Freinet. Après trois ans de présidence de l’ICEM, Catherine Chabrun lance un défi lors du congrès du mouvement : la relance de la revue si au moins 300 engagements d’abonnement se manifestent. L’objectif est atteint, il lui reste à apprendre le métier de rédactrice en chef, à construire la maquette, à comprendre comment mettre en valeur un article, composer un chapeau, un titre.

Encore une fois, elle se délecte à explorer de nouvelles voies en coopérant. « J’ai tout appris. Je n’aurais jamais cru que j’étais capable d’écrire, j’ai découvert l’écriture grâce à l’ICEM. Tu t’engages mais tu reçois beaucoup de choses en retour ». Tous les deux mois, à chaque numéro, elle a peur de ne pas rassembler les textes à temps, que le numéro ne reflète pas la richesse des thèmes traités. A chaque fois pourtant, il est bouclé et dense des articles des enseignants de terrain, de signatures de chercheurs, de grands témoins qui manifestent ainsi leur attachement au mouvement.

Le goût de l’écriture trouvé, elle l’a mis en musique dans un ouvrage paru au printemps. Entrer en pédagogie Freinet s’intéresse aux « pourquoi », laisse la parole à ceux qui donnent vie au quotidien au plaisir d’apprendre et d’enseigner. « Je voulais rassurer sur le fait qu’on n’a pas besoin d’être pédagogue de haut vol pour faire de la pédagogie Freinet. »

Le partage, le compagnonnage, sont des mots qui lui tiennent à cœur et qu’elle met en mouvement. Elle participe toujours à un groupe départemental pour ne pas perdre contact avec la réalité du terrain, ne pas rester dans un monde idéalisé avec comme risque une revue déconnectée du quotidien des enseignants. Elle observe avec plaisir le regain d’intérêt pour Freinet, les jeunes professeurs qui viennent aux réunions ou aux formations avec l’envie de faire autre chose que ce qu’ils ont connu en tant qu’élèves. Elle balance entre deux explications, celle du manque de formations proposées par le ministère et celle qui attribue à la nouvelle génération un goût pour les questionnements sur le métier et ses pratiques. Les deux se mêlent sans doute.

Elle constate l’arrivée de professeurs du secondaire, de professeurs documentalistes qui cherchent dans l’approche pédagogique de Freinet des moyens de vivre autrement le cours, la classe. « La coopération, la place donnée à la parole de l’enfant agissent sur le climat scolaire. Elles amènent une dimension démocratique. La classe devient une ruche où l’on voit des élèves au travail d’une façon apaisée ».

Cet été, au dernier congrès de l’ICEM, elle s’est réjouie de voir des générations rassemblées, échanger dans des ateliers, partager le même enthousiasme, de celle des nouveaux professeurs à celle qui a connu le fondateur de cette nouvelle pédagogie qui essaime encore aujourd’hui. « On ne construit pas le même élève puis le même individu lorsque l’on donne la parole qui vise l’émancipation ». Tous n’ont peut-être pas cette idée, cet idéal en tête mais peu importe, ils partagent la même envie de chercher toujours et encore, d’inventer sans cesse pour que l’école soit un lieu où tous apprennent.

Catherine Chabrun participe à cette effervescence coopérative encore et toujours avec bonheur. Elle ne saurait énumérer tout ce qu’elle a appris en s’engageant dans le mouvement Freinet : l’écriture, la prise de parole, la démarche de recherche, la coopération, la mise en musique d’une revue. « Le mouvement associatif peut apporter beaucoup de choses dans l’investissement, l’engagement, dans le rapport humain, dans la politique au sens noble du terme ». Participer pour apprendre, apprendre pour participer, la réciprocité de l’engagement se conjugue à l’infini.

Monique Royer


À lire sur notre site :
« J’ai toujours été plus compréhensive avec les enfants qui bougent  »
Entretien avec Catherine Chabrun

Et aussi :
Le blog de Catherine Chabrun
« Entrer en pédagogie Freinet »
Le Nouvel Educateur

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier