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Billet du mois (N°403, avril 2002)

L’élection et la raison

Par Jacques George


« L’instituteur ne fait pas des élections, il fait des électeurs ». Cette phrase est de Jean Macé, le fondateur de la Ligue de l’enseignement, qui a initié le mouvement pour une école gratuite, obligatoire et laïque avant même la IIIe République ; elle est reprise dans le monumental Nouveau Dictionnaire de pédagogie par Ferdinand Buisson, celui qui a fait passer les vues de Jules Ferry dans l’enseignement primaire. Et l’article « Politique » du Dictionnaire dit aussi, en 1911, que « les rudiments de l’instruction civique [sont] ce qui constitue le fonds stable, commun et essentiel de la politique. L’instituteur [n’est pas] un instrument politique. Il est un instrument d’éducation et même, si l’on y réfléchit bien, d’éducation politique ». Qu’est-ce à dire, en plus de la nécessaire indépendance de l’enseignant vis-à-vis de la conjoncture politique - Buisson y insiste, mais le danger est, heureusement, devenu lointain - si ce n’est qu’il peut, et donc qu’il doit, y avoir une approche rationnelle de l’acte électoral et plus largement de la démocratie ? Approche rationnelle qui n’exclut pas, loin de là, l’engagement passionné pour les valeurs qui sont en jeu dans la politique.

Nous n’avons certes pas à donner ici de consignes, ni même à exprimer des préférences pour tel ou tel candidat. Et, si la République est assurée (encore que l’on a vu, il y a soixante ans et peut-être aussi il y a quarante ans, qu’elle restait fragile), les choses sont sans doute plus complexes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient au temps de Jean Macé ou de Buisson. Mais peut-être pouvons-nous essayer de chercher ce qu’il peut y avoir de rationnel dans ce domaine.

D’abord, la démocratie ne se résume pas à l’élection. Le citoyen ne doit pas oublier que HitIer, par exemple, ou plus près de nous, le chef d’un autre pays voisin, ont accédé au pouvoir à la suite d’une élection formellement régulière : c’est tout le temps que le citoyen doit (essayer d’) exercer son pouvoir de contrôle.

Ensuite, le choix doit s’exercer. Il s’agit bien de désigner ceux qui seront responsables pendant les quelques années à venir. Et si aucun candidat ne semble totalement satisfaisant, n’y en a-t-il pas un qui est, ne serait-ce qu’un peu, moins pire que l’autre : la démocratie est plus dans le relatif que dans l’absolu.

Approche rationnelle aussi : le gouvernement d’un pays porte nécessairement sur de très nombreux domaines, que chacun peut facilement énumérer. Mais chaque citoyen est, en fonction de ses idées, de son milieu, de sa profession, de ses intérêts, etc. plus intéressé par tel ou tel domaine ; trop facile de développer ce domaine en omettant de dire comment on les harmonise avec les autres. Dit autrement : l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers, ni, oserais-je le dire, des intérêts de classe particuliers.

Approche rationnelle aussi : Il y a un système électoral (qui n’est pas le même pour toutes les élections) qui, même si on en conteste les principes ou les modalités, demain s’appliquera. La vieille règle républicaine - au premier tour on choisit, au second on élimine - vaut pour l’élection des députés, qui se fait au scrutin uninominal à deux tours. Elle ne vaut pas si clairement pour l’élection présidentielle, car dans celle-ci seuls deux candidats peuvent être présents au second tour, et il faut donc y penser dès le premier.

On vote aussi dans les classes, et nous avons tous vu, voire organisé des élections de délégués d’élèves, ou de conseillers municipaux jeunes. Sur quels critères se font ces élections ? Ici, sur la bonne mine des candidats, la sympathie qu’ils inspirent, les promesses qu’ils font ; là, sur ce programme justement, mais pas seulement dans sa teneur : dans sa faisabilité, en fonction des moyens disponibles ou probables. Tout l’intérêt de ces structures est bien de faire prendre conscience de la nécessité comme de la difficulté des choix.

Quand on disait que l’instituteur ne fait pas les élections, mais des électeurs. Et qu’il est lui-même électeur, éclairé et rationnel. Enfin, ça se dit.

Jacques George