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L’éducation réinventée

Salman Khan, J.-C. Lattès, 350 pages, 2013

28 novembre 2013

L’histoire de la Khan Academy, telle que nous la conte son créateur, Salman Khan, est une histoire simple et à succès, une histoire américaine. Comment une idée née dans un placard s’est imposée en peu d’années comme un visage possible de l’école du futur ? « Révolution de l’enseignement » ou simple adaptation d’un modèle déjà ancien à la sauce numérique ? La Khan Academy est elle une énième tentative de conformer nos esprits à une vision unique du monde ? Essais de réponses après 300 pages où le bon sens tient lieu de fondement théorique


Lorsque Salman Khan raconte la genèse de son Academy, c’est sa vie aussi qu’il relate. Né d’un père pakistanais et d’une mère bangladaise immigrés aux Etats-Unis, il a vécu une scolarité plutôt brillante tout en subissant les cours magistraux comme des sources d’ennui. La rencontre avec sa cousine Nadia, bloquée dans sa progression par de mauvais résultats à une évaluation en mathématiques, servira de déclic. « J’avais la conviction que Nadia (et bien d’autres) pouvaient comprendre les maths. ». Il lui propose des cours à distance, un dialogue pour trouver l’origine du blocage et reprendre les bases manquantes. Car pour lui, les cours tels qui sont conçus empêchent de revenir sur des notions non acquises ce qui à plus ou moins long terme bloque les apprentissages. Nadia réussit son évaluation de rattrapage, et ce succès amène d’autres cousins à recourir au soutien de Salman Khan. Il remplace le téléphone par Skype puis adopte You Tube pour permettre à plus d’élèves de suivre ses cours. Le format de dix minutes est imposé par les contraintes techniques mais une étude publiée par John Middenhorf et Alan Karlish sur l’attention des étudiants conforte le choix.

Salman Khan procède par « intuitions et heureux hasards », recourt à l’observation et au bon sens, trouvant dans des recherches des confirmations pour ses options. Il mise sur la pédagogie de la maitrise, une théorie qui « prône de laisser l’apprenant maitriser une notion avant de lui en soumettre une autre, plus élaborée » et sur la responsabilité individuelle. « Comme on leur ôte tout pouvoir de décision sur le contenu ou la manière dont ils vont apprendre ; les élèves ne s’impliquent pas ». Or, les neurosciences, selon lui montre que les neurones grossissent à mesure qu’elles sont impliquées dans les apprentissages. Relier des données les unes aux autres favorise le stockage des savoirs dans nos cerveaux. « Un enseignement efficace devrait donc se concentrer sur le flux des informations, cette chaîne d’associations qui relie un sujet à un autre, de façon transdisciplinaire ». L’organisation des cours devrait respecter la possibilité pour chacun de passer le temps nécessaire sur une notion sans découper le savoir de façon fragmentée.

Dans son ouvrage, Salman Khan souligne les travers du système scolaire traditionnel fondé sur le modèle prussien, qui privilégiait l’éducation uniforme de masse au détriment de la créativité individuelle. Pour lui, les signes de faillite du système en place sont légion mais les institutions n’ont pas le courage de construire un autre modèle qui mettrait en jeu d’autres pans de l’organisation sociale et économique. Les modalités d’évaluation, les cours d’une heure, les devoirs à la maison, tout concourt à renforcer les inégalités scolaires et à empêcher la créativité d’éclore. « L’enseignement peut il être individualisé quand chaque enfant reste assis passivement et à prendre des notes tandis que l’enseignant consacre la plus grande partie de son temps et de son énergie à établir des plans de séquence, à noter des copies et à remplir des bulletins ? »

Depuis le premier cours pour Nadia en 2004 et le lancement du site en 2009, la Khan Academy a grandi et touche maintenant six millions d’utilisateurs par mois. C’est de cette expérience que son créateur tire ses principales observations et propositions. Ses cours de mathématiques filmés ont été enrichis d’un logiciel de suivi de la progression des élèves et d’un générateur de problèmes. Ils ont séduit de nombreux parents parmi lesquels se comptent de généreux donateurs comme Bill Gates qui ont financé l’enrichissement du site et des outils. Ils sont utilisés également dans des programmes scolaires aux États-Unis, au Brésil ou encore au Mexique. Pour Salman Khan, « l’utilisation sensée de la technologie » permet de faire évoluer le modèle et « promet d’affranchir les enseignants de ces tâches mécaniques afin de consacrer plus de temps à la relation humaine ». La classe inversée permet de concentrer les temps de classe sur l’accompagnement lorsque les notions ont été apprises et éprouvées individuellement au rythme de chacun. Car «  l’important n’est pas tant de leur enseigner un contenu qu’une méthode ».

Les propositions de Salman Khan concernent l’éducation partout sur la planète car « nous avons besoin de têtes bien faites et de carrières prometteuses, et ce aux quatre coins du monde ». Internet est une opportunité de diffuser les savoirs de façon à ce que chacun puisse apprendre à son rythme et au temps qui lui convient. Le temps scolaire doit pour lui être repensé dans une continuité en gommant l’interruption estivale pour que les vacances soient choisies en fonction des objectifs atteints et de la fatigue ressentie. Les classes uniques, organisées par âge, laisseraient la place à une classe d’une centaine d’élèves encadrée par plusieurs enseignants avec des ateliers favorisant la créativité et l’interaction. Le métier d’enseignant s’exercerait alors en cours au sein d’une équipe. Les notes seraient abandonnées et les diplômes deviendraient des micro-diplômes certifiant des compétences reconnues internationalement. Chaque élève aurait un portfolio consignant ses réalisations mais aussi un carnet de route retraçant la façon dont ont été acquises les notions. Car pour Salman Khan, les capacités à apprendre, à résoudre des problèmes, à créer sont les sésames pour construire son avenir professionnel au milieu des incertitudes.

D’un site consacré aux bases des mathématiques peut-on extrapoler un modèle éducatif universel ? La classe inversée, la pédagogie active, l’approche interdisciplinaire font l’objet de multiples initiatives passées et présentes. Qu’a donc en plus la Khan Academy pour qu’elle s’impose ainsi comme un système possible d’apprentissage ? Certains y verront le signe d’une mondialisation de l’éducation poussée par le progrès technologique, d’autres une avancée significative pour enseigner et apprendre autrement. Entre les deux, nous trouverons sans doute les arguments mêlés de l’opportunité et du marketing au risque de se cantonner au rayon des phénomènes de mode. « Mon approche se fonde avant tout sur le bon sens, pas sur une quelconque théorie pseudo-scientifique que j’aurais l’intention de valider ». Le pragmatisme tient lieu de profession de foi et limite sans doute la réflexion et la portée du témoignage. Salman Khan semble parfois au comptoir du café du commerce y compris dans la générosité qui habite ses propos. Les idées reçues pointent au coin des pages. « Sans parler des réseaux soi-disant sociaux qui rendent en réalité les jeunes moins sociables et surtout concentrés sur leurs claviers et leurs écrans » affirme t-il, ignorant la dimension d’entraide et d’apprentissage par les pairs qui naissent des échanges virtuels alors qu’il la prône en présentiel.

Alors la Khan Academy serait elle un produit amené à quitter le devant des rayons de l’innovation éducative ? Le proche avenir nous le dira mais ne gommera pas la belle histoire de Salman Khan, salarié d’un fonds d’investissement américain qui a tout quitté pour développer une certaine vision de l’éducation.

Monique Royer