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N°478 - Dossier "L’éducation au développement durable : comment faire ?"

L’éducation au développement durable dans la littérature de jeunesse

Entretien avec Christian Grenier

Les enseignants de français connaissent bien l’œuvre multiforme de Christian Grenier, souvent bien apprécié des élèves, entre littérature policière, transpositions de mythologies, romans intimistes et le genre qui l’a fait connaitre : la science-fiction. L’auteur est un des pionniers de la diffusion de la littérature jeunesse et a toujours eu beaucoup de sympathie pour les mouvements d’éducation populaire. Il s’intéresse plus que jamais à ce qu’on pourrait appeler l’éco-science-fiction, et nous en parle ici avec une passion teintée d’un pessimisme raisonné qui n’empêche pas l’action !

La littérature jeunesse aborde aujourd’hui les questions écologiques. Pour votre part, je crois qu’il ne s’agit pas d’un engagement récent, et surtout pas « pour coller à l’air du temps ». Que signifie cet intérêt et à quelles conditions peut-il être fécond et concilier les exigences « militantes » et celles de la littérature ?

À mes yeux, l’un des objectifs de la littérature est de se faire l’écho des grands problèmes de notre temps. La littérature jeunesse aborde aujourd’hui tous les thèmes. Les questions écologiques (qui étaient déjà au centre de mes premiers romans comme Cheyennes 6112 ou Le soleil va mourir) et notamment le changement climatique sont devenus des questions majeures, qui concernent en priorité les jeunes. Hélas, les adultes et les responsables politiques leur dont donné des modèles qui correspondent très mal aux exigences des sociétés futures !
Plutôt que de militantisme, j’évoquerais une attitude responsable et citoyenne. En littérature comme ailleurs, je refuse de faire l’impasse sur l’avenir de notre planète !
Mais voilà : dans notre économie de marché, publier des récits qui mettent ces graves problèmes en perspective est moins simple qu’il y parait. Devenue un secteur commercial comme un autre, l’édition veut publier « ce qui va se vendre ». Ou plutôt ce qu’on croit que les lecteurs attendent. Soumis aux impératifs des contrôleurs financiers, les directeurs littéraires constatent que l’attente des jeunes lecteurs est peu portée vers les problèmes d’environnement ! Aussi, on privilégie l’heroic fantasy, les trilogies et les récits d’évasion pure ; ou des récits traditionnels susceptibles d’entrer dans la « prescription ».
Mon dernier roman évoquant l’avenir de la planète, Ecoland, fait un score très modeste. Mes romans policiers se vendent dix ou vingt fois mieux. Certains récits prescrits, se situant au Moyen Age ou dans l’Égypte ancienne, font des scores cent fois supérieurs ! La plupart des auteurs, comme les éditeurs, cherchent en priorité à vendre. À l’image des jeunes lecteurs, ils boudent donc certains sujets.
Je me bats depuis trente-cinq ans pour promouvoir cette littérature. En vain.

Quand vous écrivez des récits à thème écologique, qu’est-ce qui vous anime ?

La nécessité de faire prendre conscience de l’urgence de la situation ; le besoin de faire réagir le lecteur, de le faire réfléchir sur la vanité et la nuisance d’un système pervers qui privilégie le jeu de la consommation/production... un système qui, au sein de notre économie de marché, favorise en réalité un très petit nombre. Il se peut que nous vivions plus heureux avec des ordinateurs sophistiqués, des 4x4, des écrans plasma ; mais si ces progrès favorisent l’individualisme, s’ils se font au prix de la destruction programmée de la planète, alors peut-être faut-il se poser deux questions : celle du bonheur et celle de la survie de l’humanité.

La littérature a-t-elle à avoir des « intentions pédagogiques » ? Intégrez-vous l’idée de « faire réfléchir les jeunes » ?

Je me moque des intentions pédagogiques ! Quand je débats avec ma famille et mes amis, j’évoque les mêmes problèmes que ceux qui nourrissent mes récits. Quand Molière écrivait Tartuffe, Zola Germinal, Hugo Les Misérables ou Dickens David Copperfield, avaient-ils des « intentions pédagogiques » ? Cherchaient-ils à « faire réfléchir » le public ou les lecteurs ? Un auteur est porteur de convictions, d’angoisses, d’espoirs. Il les transmet, parfois malgré lui, et en ayant (souvent moins qu’on ne le soupçonne) l’idée d’un public précis !
Et si les « intentions pédagogiques » étaient dans la tête des enseignants ?

Ne pensez-vous pas que des visions du futur plus noires que vertes pourraient d’une certaine façon décourager et peut-être pousser à la passivité (puisqu’il n’y aurait plus rien à faire) ? Tout le problème aussi du « message » du texte, de la visée instructive (dans la lignée de Jules Verne). Comment vous situez-vous là ?

Autrefois, mes « visions du futur » étaient vertes. Si elles tournent au noir, c’est parce que les travers de nos sociétés que je dénonçais il y a trente ou quarante ans, au lieu d’être rectifiés, se sont accentués : la « grande pollution » de Cheyennes 6112 (1974) est là, comme sont là les dérives totalitaires de Face au Grand Jeu (1975) et les problèmes environnementaux du Soleil va mourir (1977).
À la lecture de mon dernier manuscrit, un thrilleur sur fond de changement climatique, l’éditeur de mes romans policiers m’a en effet demandé d’être plus optimiste « pour ne pas décourager le lecteur ». Une attitude qui me rappelle celle des autorités du Titanic : elles avaient demandé à l’orchestre de continuer à jouer pendant que le bateau coulait. Il y a toujours quelque chose à faire. Ne serait-ce que mettre les chaloupes à la mer ? Mais construire un navire plus sûr et veiller au grain pendant le trajet aurait évité la catastrophe. En ce moment, l’iceberg est en vue. Et le navire Terre va très vite... Mais à bord, on se dispute à propos du confort des cabines et on vote pour le programme du concert du soir.
Les « visées instructives » de Jules Verne étaient conformes à l’idée que se faisait Hetzel de la littérature destinée aux jeunes de la deuxième moitié du XIXe siècle : on truffait les récits d’informations astronomiques et géographiques conformes aux découvertes du temps. Il n’y avait pas, alors, de collections documentaires, et l’attente des lecteurs dans ces domaines était très grande. Je me situe moins dans la lignée de Jules Verne que dans celle de mon temps, tout simplement. Si l’on trouve dans mes récits des ordinateurs et des technologies de pointe, ce n’est pas parce que mes lecteurs en réclament, c’est parce que notre quotidien en est plein ! Or, ces nouvelles technologies modifient nos comportements et transforment notre milieu. Profondément. Je réfléchis et je témoigne. Parce que je suis préoccupé.

Comment utiliser en classe votre œuvre, et en particulier ce type de récits ?

Je n’ai aucune réponse à cette question, réellement !
Longtemps, j’ai été prof — et j’ai utilisé toutes les littératures (la SF, le policier, la littérature jeunesse... ainsi que les classiques, le théâtre, la littérature générale, bien sûr !) pour faire partager mon amour de la lecture, pour faire écrire mes élèves et les faire réfléchir sur le monde et les hommes.
Aujourd’hui, écrivain à plein temps, je refuse de réfléchir sur un mode d’emploi quelconque de mes propres textes.

Avez-vous des échanges, particulièrement sur ces thèmes d’environnement et d’avenir de la planète, avec des jeunes, avec des profs ?

Oui, très nombreux — à la fois en direct, au cours des rencontres ou des débats avec des classes, ou encore par mail. Mais la plupart du temps, c’est moi qui provoque échange et débat quand on me pose la question :
— Pourquoi écrivez-vous de la SF ? (ou pourquoi aimez-vous la SF ?)
Habituellement, je réponds que je me moque de la SF et que j’aime... ma femme, mes enfants, la littérature en général, mais pas la SF en particulier ! Je cite souvent Woody Allen qui un jour a déclaré : « Le futur m’intéresse parce que c’est là que j’ai l’intention de passer mes prochaines années... »
Ces échanges peuvent se résumer par une question et une constatation. La question posée le plus souvent par les jeunes est : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? ». Et la constatation, c’est que, malgré leur générosité et leurs craintes de l’avenir, très peu sont prêts à changer leur mode de vie et de consommation ! Le développement durable reste une notion théorique et lointaine ; et ils ignorent celui de décroissance douce. Après cela, on sera moins étonné que des ouvrages évoquant les problèmes environnementaux fassent de faibles scores.

L’édition encourage-t-elle la publication de récits sur ces thèmes ? Sont-ils un « bon marché » ?

Non, pas du tout... Dans le domaine du documentaire, il existe un créneau sans doute imposé par la fameuse prescription. Dans celui de la fiction, ce domaine (peut-être trop proche de la SF, genre décrié et souvent rejeté) est boudé. Les problèmes d’environnement rappellent ceux de la lecture. Les personnes interrogées affirment : « Lire ? J’adore ! Mais hélas, je n’ai pas le temps... ». Sur le plan écologique et climatique, on assure : « C’est scandaleux ! Il faut prendre des mesures urgentes. » Mais comme disait Jacques Dutronc : j’y pense et puis j’oublie. Les enseignants le savent bien : le personnage le plus obscur, impopulaire et ignoré de l’Iliade, c’est... Cassandre.

Si vous aviez 4 ou 5 titres à conseiller (en dehors de ce que vous avez écrit sur le sujet qu’on mettra en bibliographie), ce serait quoi ?

Difficile, car même les ouvrages récents ne sont pas toujours réédités !
Les ainés pourront faire le tour de la question avec l’excellent recueil de nouvelles (préfacé par Joël de Rosnay) Demain la Terre et ils seront captivés par l’édifiant roman d’Alain Grousset et Paco Porter Les Brigades vertes . Aux plus jeunes, on peut recommander le désormais classique Les Mange-Forêts de Kim Aldany ou La dernière pluie de Jean-Pierre Andrevon , ainsi que La menace de Vylchymyk de Philippe Barbeau.
Les enseignants eux-mêmes pourraient lire avec profit La Terre chauffe-t-elle ? de Gerard Lambert , Marée montante de Mark Lynas ou Le procès de la mondialisation, un excellent ouvrage collectif publié sous la direction de Edward Goldsmith et Jerry Mender.

Comment travaillez-vous sur des fictions écologiques ? Avec de la documentation, des conseils d’experts ? Plus généralement, quelle place peut, doit occuper l’exactitude scientifique, la vraisemblance dans la fiction ?

Mes ouvrages récents traitant de l’environnement sont réalistes ; leur action se déroule soit aujourd’hui, soit dans un futur très proche. Comme nous ne sommes plus dans le domaine de la métaphore ou du conte, l’exactitude scientifique et la vraisemblance sont à mes yeux de rigueur. Les jeunes lecteurs sont d’ailleurs exigeants !
Habituellement, je consacre beaucoup plus de temps à la documentation qu’à la rédaction. Je rencontre bien sûr des experts — qui parfois sont des amis ! Daniel Collobert a soigneusement relu mon manuscrit d’Ecoland et le climatologue Gérard Lambert m’a été d’une aide précieuse pour la rédaction de mon « thrilleur écologique » à paraitre en mars prochain. Dans Ecoland, les gaz de compost, les tuiles de silicium amorphe, les éoliennes ou les volants d’inertie sont des technologies dont les applications ont déjà fait leurs preuves !
Et dans Cinq degrés de trop, la description des conséquences futures du changement climatique (exode des populations, nouvelles maladies, extension des déserts) sont — hélas — conformes à tout ce que j’ai lu sur le sujet !

Propos recueillis en aout 2007 par Jean-Michel Zakhartchouk


Bibliographie

Christian Grenier
Cheyennes 6112
Folio, 1984, 157 pages

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Christian Grenier
Le soleil va mourir
Pocket Jeunesse, 2002, 200 pages

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Christian Grenier
Ecoland
Rageot Jeunesse, 2003, 215 pages

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Christian Grenier
Face au Grand Jeu
La Farandole, 1996

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Christian Grenier
Cinq degrés de trop
Rageot, 2008, 388 pages

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Denis Guiot
Demain la Terre
Mango, 2009, 221 pages

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Alain Grousset et Paco Porter
Les brigades vertes
Flammarion, 1999, 286 pages

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Kim Aldany
Les Mange-Forêts
Nathan Poche, 2005, 113 pages

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Jean-Pierre Andrevon
La dernière pluie
Nathan, 1999, 122 pages

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Philippe Barbeau
La menace de Vylchymyk
Magnard, 1999, 144 pages

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Gérard Lambert
La Terre chauffe-t-elle ?
EDP Sciences, 2001, 223 pages

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Mark Lynas
Marée montante
Au Diable Vauvert, 2005, 382 pages

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Edward Goldsmith et Jerry Mender (dir.)
Le procès de la mondialisation
Fayard, 2001, 488 pages

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