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Parution du numéro 554 des Cahiers pédagogiques, « L’économie à l’école »

« L’économie est en fait présente partout, à tous les niveaux et dans des disciplines variées »

Entretien avec les coordonnatrices, Florence Rebeschini Aulanier et Monique Royer

25 juin 2019

Dans les médias, il est souvent question de « l’insuffisante culture économique des Français » et du rôle que l’école devrait jouer en ce domaine. Chacun a son avis, et les « yaka » fleurissent. Mais bien entendu, les choses ne sont pas simples et ce dossier qu’explorent les deux coordonnatrices, l’une professeur de Sciences économiques et sociales, l’autre proviseur-adjointe d’un lycée agricole, aborde un champ très vaste, des petites classes jusqu’à l’université, de la salle de classe à l’extra-scolaire : des pratiques et une indispensable réflexion sur ce qu’on vise à travers « l’économie pour tous »


Comment avez-vous circonscrit la thématique pour ce dossier ? En particulier, l’économie est-elle déjà présente dans les apprentissages à l’école élémentaire ?
 
Dès le départ, il a été nécessaire de définir un périmètre car le sujet s’est avéré à tiroirs. Nous avons choisi de nous concentrer sur l’enseignement de l’économie, dans la filière ES mais ailleurs aussi, de voir comment il se pratique et quels débats il suscite. Et là, nous avons découvert de multiples initiatives souvent en lien avec la formation du futur citoyen et donc de l’acteur économique. L’économie est en fait présente partout, à tous les niveaux, dès l’élémentaire, avec les coopératives scolaires par exemple ; dans des disciplines aussi variées que l’histoire-géographie, les lettres, les mathématiques, l’histoire-géographie, la philosophie. On voit aussi de beaux projets liés à l’économie sociale et solidaire au collège et en Segpa. L’économie est présente dès lors que l’on s’interroge sur la notion de création de richesse, de satisfaction des besoins, d’échange, de financement, sur l’orientation, entre autres.

L’entreprise est un acteur à peu près incontournable de l’économie : faut-il la faire entrer dans l’école ? Si oui, comment ?

Faire rentrer l’entreprise ou non à l’école est un débat quasiment idéologique si on l’envisage d’emblée, sans nuance. Les liens avec les entreprises existent avec l’accueil d’élèves en stage, le financement d’équipements au travers de la taxe d’apprentissage, la participation de représentants des professionnels dans les instances comme dans l’enseignement agricole. Le débat se situe aussi sur le rôle de l’école, sur qui elle doit former : le futur citoyen ou le futur salarié. Et c’est là où l’enseignement de l’économie est intéressant : donner les éléments de compréhension du système et de l’environnement économique c’est permettre à l’acteur économique d’exercer des choix avisés y compris dans son orientation professionnelle et dans ses actes de consommation.

En effet, enseigner implique une neutralité, une mise à distance de l’objet étudié impossible à obtenir si l’entreprise est trop présente dans la classe, soit à travers le matériel pédagogique siglé et « offert » (qui s’apparente alors à de la publicité déguisée), soit à travers la formation professionnelle des enseignants, dans laquelle les grandes entreprises essaient de plus en plus d’intervenir, dans le but avoué de faire « aimer » l’entreprise aux élèves. Or, le professeur doit faire connaître aux élèves l’objet « entreprise », son but n’est pas de la faire aimer ou détester.

Les projets de l’économie sociale et solidaire, les mini-entreprises, sont une façon d’aborder l’entreprise en la créant, en la faisant vivre tout en s’interrogeant aux différentes étapes sur les choix de gestion et en respectant les valeurs de partage et de développement durable. L’entreprise est alors dans l’école associée à une pédagogie de projet. C’est peut-être de ce côté-là qu’il faudrait regarder pour faire entrer l’entreprise dans l’école sans dénaturer cette dernière.

Comment donner aux élèves le goût de cet enseignement ?

L’intérêt naît souvent de la curiosité. L’économie peut être abordée par une question concrète, d’actualité pour explorer des concepts et des notions. Nous avons reçu des contributions dans ce sens concernant des filières technologiques ou professionnelles.

En SES, le fait d’associer sciences sociales, économie et sciences politiques, élargit encore les possibilités pédagogiques et passionne véritablement les élèves, car cet enseignement leur donne de véritables clés pour comprendre le monde. On a ainsi entendu une élève dire : « Avant de faire des SES, je ne comprenais rien quand j’entendais les infos à la radio, maintenant, je comprends presque tout. » Voilà pourquoi le fait de vouloir désosser les SES, en étudiant non pas des objets (l’entreprise, la famille, le chômage...) sous différents angles mais des fragments théoriques désincarnés et orientés idéologiquement nous semble de nature à désintéresser les élèves, car cela n’a pas le même impact sur la compréhension du monde de nos jeunes citoyens.

L’enseignement de l’économie a longtemps été sujet à critique : est-ce toujours le cas ?

Tout d’abord, rappelons que les SES sont une discipline encore relativement jeune (apparue en 1966), née de la volonté de développer un « humanisme moderne », selon l’expression d’Antoine Prost, c’est à dire de permettre une compréhension critique du monde contemporain, dans ses dimensions économiques et sociales. On peut observer qu’elles ont connu un beau succès, puisque la section ES s’est bien développée, et a largement participé à la massification et à la démocratisation de l’enseignement secondaire. Elles ont donc rencontré un large succès populaire, comme le démontrent les diverses actions lancées par l’APSES (Association des professeurs de SES), qui peuvent toujours s’appuyer sur le soutien actif et bienveillant de nos anciens élèves.

Les critiques ne viennent donc pas des élèves. Des tensions sont apparues dans les années 1970, car il fallait que les SES se fassent une place aux côtés de l’Histoire-géographie et de l’enseignement de l’économie-gestion. Cette place s’est progressivement mieux définie, mais observons que le projet de réforme Blanquer pose de nouveaux problèmes du même type, dans la mesure où une nouvelle matière, « Histoire-géographie, Sciences politiques et Géopolitique », apparaît.

D’autre part, le patronat a régulièrement souhaité modeler les programmes de SES, afin d’ « améliorer » la culture économique des jeunes français. Les milieux de l’entreprise, proches de la droite sur l’échiquier politique, vont particulièrement viser les pédagogies actives largement utilisées en SES, ainsi que la pluridisciplinarité utilisée pour étudier les « faits sociaux comme des choses » (Durkheim). Ces critiques vont rejoindre celles d’un petit groupe de professeurs de SES militant pour la séparation des disciplines dans une optique pré-universitaire, et très opposé aux méthodes actives. Cela a provoqué de profonds changements dans les programmes de SES, entraînant une distinction nette entre la sociologie, l’économie et les « regards croisés », ce qui est loin de l’esprit initial de la discipline.

L’enseignement de l’économie, et plus largement celui des SES, reste donc un sujet brûlant, d’autant plus qu’on observe dans les programmes actuels une surreprésentation des théories néoclassiques, et une quasi disparition de la théorie keynésienne.
Heureusement, les professeurs de SES , et notamment ceux réunis dans l’APSES, sont passionnés et prêts à se battre pour enseigner les SES sans faire de propagande pour un camp ou un autre.

Propos recueillis par Cécile Blanchard et Natacha Lefauconnier