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Recension parue dans le N°463 de mai 2008

L’école réparatrice de destins ? Sur les pas de la méthode Freinet

Paul Le Bohec, édition L’Harmattan, postface de Philippe Meirieu.

4 mai 2008

« Pourquoi les poules sont des poules et non pas des vaches ? » Ainsi va Paul Le Bohec dans sa vie, posant des questions là où les autres acceptent les réponses.
La forme illustre le propos : le foisonnement de l’écriture, un petit côté chaotique, inachevé, sont à l’image du foisonnement de la vie et de la pratique de l’auteur. Cet homme-là n’a jamais été un donneur de leçon, son livre n’est pas « un précis de pédagogie Freinet ». On serait d’ailleurs bien en peine de le classer dans un genre.
C’est, tout d’abord, à la fois une autobiographie et une réflexion sur l’autobiographie. Le livre suit le fil chronologique de la longue carrière d’instituteur adjoint, ses débuts à Gevezé en Île et Vilaine en 1941, sa rencontre quasi fortuite avec les idées de Freinet, son épanouissement et son émancipation à Trégastel pendant vingt ans, son parcours de militant atypique du mouvement de l’école moderne, son retour à Rennes dans les années soixante-dix comme enseignant à l’IUT « carrières sociales ». Il se termine par une série de chapitres qui rendent compte des liens, de l’activité et de la correspondance intense qu’il entretient depuis son départ à la retraite. Mais ce fil chronologique est constamment lâché quand l’évocation d’un événement appelle un souvenir, suscite une association ou une proposition. Le récit de vie professionnelle qui s’en dégage fait entrer le lecteur dans la complexité. Les événements biographiques liés à l’enfance, au mariage, au contexte historique et politique (l’occupation, mai 1968), aux mutations d’une école à l’autre, interviennent dans le récit sans pour autant procéder de l’illusion biographique. Entre hasard et nécessité, le « destin » de Paul Le Bohec échappe aux déterminismes, « personne, écrit-il, ne peut lui indiquer son chemin parce qu’il n’y a pas de chemin préalablement dessiné ». Nulle téléologie donc, et surtout pas celle de la « volonté » de se « construire un destin » si présente dans d’autres récits de vie d’enseignants. C’est sans doute cette relation au temps qui lui permet de vivre le présent comme une source intarissable de possibles et d’être toujours tourné, dans la fidélité à lui-même, vers l’émancipation sans rupture. Lorsqu’il se tourne vers l’autobiographie en formation à travers la co-biographie par correspondance, c’est pour autoriser ceux qu’il accompagne dans ce travail à se dégager à leur tour des contraintes pour exprimer leur créativité.
C’est ici l’autre objet de l’ouvrage : Paul le Bohec nous donne une leçon de créativité et de liberté pédagogique, sans prêche, sans prosélytisme. Car si la liberté ne s’enseigne pas, dans son cas elle est contagieuse. Sa première audace, et non la moindre, consiste à s’engager « sur les pas de la méthode Freinet » qu’il utilise pour libérer sa pratique des contraintes de l’enseignement classique. Et il participe au développement des outils de la pédagogie moderne. L’invention du « planning lancement » (seul outil d’évaluation qu’il évoque dans l’ouvrage parce que ce qui le préoccupe c’est l’apprentissage et non sa mesure) l’engage à une nouvelle audace. Bientôt il ose s’émanciper des « incontournables freinétistes » (imprimerie, correspondance, coopérative) pour libérer du temps et de la créativité. Il se fait alors l’inlassable explorateur de la « méthode naturelle » qu’il met à toutes les sauces : écriture, mathématique, dessin, musique : « Tout est possible, on ne recule devant rien ! » Paul le Bohec invente sans cesse des outils qui libèrent l’expression et invitent à l’exploration, ainsi l’ingénieuse et simplissime « cage à fil » qui ouvre ses élèves de cours élémentaire à la géométrie dans l’espace. Inventez, explorez, dit-il et vous aurez « le perfectionnement technique en bénéfice secondaire » : pour apprendre à lire : écrire, pour apprendre à calculer : inventez des opérations nouvelles... Pour autant ce pédagogue autodidacte est loin d’être naïf ni rétif au théorique comme en témoigne sa correspondance avec Freinet dont il publie de belles pages, et les citations qui émaillent ses commentaires tel cet aphorisme de Bachelard qui s’applique si bien à la pratique de Le Bohec : « Si la science théorise il faut qu’elle expérimente, si elle expérimente il faut qu’elle théorise. » Comme tout inventeur, ce franc tireur cultive le sens du collectif et cite Popper : « Les conditions de la méthode critique sont sociales et non individuelles ».
L’ouvrage, publié dans l’excellente collection que dirige Gaston Pineau, souffre des inévitables imperfections éditoriales liées au mode de travail de L’harmattan. L’emploi de l’expression « méthode Freinet » dans le sous-titre pose problème parce que cette formule fige ce qui, dans l’ouvrage, est toujours en mouvement. L’auteur s’en explique sur son site. Le titre interroge également. L’école peut-elle réparer les destins ? Oui, répond Paul Le Bohec : voyez les histoires de Rémi, de Christian, Francis, Loïc, et aussi celle de Paul lui-même ! Paul le Bohec affirme la fonction émancipatrice de l’école et montre à quelles conditions cette fonction peut s’épanouir. Dans ce livre, il n’est jamais question d’orientation, d’égalité des chances, ni même de réussite scolaire : permettons à l’humanité d’éclore en chaque enfant, le reste viendra « en bénéfice secondaire » !

Yannick Mével