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L’école ne doit-elle plus être qu’un « service » ?

Par Pascal Bouchard


Les résultats d’un sondage récent de l’Ifop sont tellement extravagants que de nombreux observateurs ont préféré ne pas le voir.
Il est vrai qu’il a été réalisé au printemps dernier, à la demande de l’association « Créer son école », laquelle avait tout intérêt à ce que les personnes interrogées se disent favorables au libre financement des établissements. Or, les questions sont posées en fonction du commanditaire. Tout sondage suscite de plus des réserves, puisqu’il découpe arbitrairement une tranche dans la complexité des débats qui agitent l’opinion. Tous ces bémols étant mis, il faut se rendre à l’évidence : bon nombre de Français, et peut-être même une large majorité, seraient d’accord pour recevoir un « chèque éducation » qu’ils iraient remettre à l’établissement de leur choix.
Selon l’Ifop, les trois quarts des Français souhaitent que « l’État mette en place un système pour permettre à chaque famille de financer la scolarité de ses enfants, quel que soit l’établissement choisi ». Les pourcentages montent : 85 % parmi les ouvriers et parmi les électeurs de gauche !
Si c’est vrai, Xavier Darcos a réussi son coup et durablement marqué le paysage idéologique. Je l’ai entendu, en marge d’une conférence de presse, ajouter un commentaire du type « l’école est un service ».
L’école serait un service rendu aux familles dont nous savons qu’elles ont deux attentes. Primo que leur enfant y soit bien. Cela signifie d’abord une école sans violences, où il ne risque pas de se faire racketter, et ce serait encore mieux s’il n’y croisait pas la drogue et autres tentations. Nous avons d’ailleurs assisté avant l’été à une passe d’armes entre le conseil général du Val-de-Marne et l’inspecteur d’Académie : pour rétablir l’attractivité d’un collège, les élus auraient voulu des options rares, l’IA préconise plutôt un travail sur la sécurité aux abords de l’établissement, et argue des demandes des familles. Cela implique aussi que l’enfant y rencontre des camarades avec qui il soit à l’aise, donc qui lui ressemblent, même milieu social et, si possible, même couleur de peau.
Deuxième attente des familles, que leur enfant y soit bien préparé aux diplômes qui lui permettront de réussir son entrée dans la vie professionnelle.
Cette école-service est, par nature, conservatrice : elle répond à la demande d’éducation telle que l’expriment les parents et à la demande des milieux économiques, qui dictent les règles de l’intégration dans la vie active. Ce pilotage par l’aval du système éducatif est par nature court-termiste, et « apolitique ». Or, l’école est une institution de la république, pour reprendre une
formule chère aux « pédagogues » comme aux « républicains ». Pour ceux-ci, elle n’a pas de comptes à rendre à la société, puisqu’elle est à l’origine de la cité, et ils ne peuvent accepter que chaque établissement promeuve les valeurs de son choix, au choix de ses clients. Pour les pédagogues, elle est le lieu où une société envisage son avenir et ils militent pour que cet avenir soit meilleur que le présent, avec des individus plus créatifs, plus autonomes et plus solidaires. Mais les frères ennemis de l’école ont en commun de refuser une institution soumise au consumérisme scolaire. À présent que l’ennemi est connu, auraient-ils un bout de chemin à faire ensemble ?

Pascal Bouchard, journaliste (ToutEduc).

Dernier livre publié : Une école sans boussole, une société sans projet
(Chronique sociale).