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N°477 - Questions sensibles et sujets tabous

L’école n’est pas dans une bulle, assumons son ouverture au monde

Par Élisabeth Bussienne et Michel Tozzi


Certaines questions sont délicates à aborder en classe ou à l’école, et il faut pourtant le faire, soit en tant qu’enseignant parce qu’elles touchent de près ou de loin au programme, soit en tant qu’éducateur parce qu’elles concernent les enfants et adolescents qui nous sont confiés. L’école n’est pas un sanctuaire (certains le déplorent, du reste), l’élève n’est pas un pur sujet de connaissance ; des évènements, des passions qui ne sont pas censés entrer dans l’école d’après la tradition « républicaine » y font irruption de façon plus ou moins prévisible et sont d’autant plus problématiques qu’ils sont imprévus.
Dans ce dossier, nous proposons d’explorer les zones frontalières entre vie privée et vie scolaire, intime et public, rationnel et passionnel, personnel et professionnel. Ces « questions sensibles » naissent souvent dans les marges du cours proprement dit, invitent voire obligent à prendre en charge des préoccupations éloignées d’une conception étroite du « métier d’élève » ; elles mettent en jeu la sensibilité, l’émotion — voire la passion —, la gêne, tant du côté des élèves que des enseignants. Nous en distinguons trois grands types :
- Les unes portent sur les relations entre les personnes, sur les façons dont les acteurs de la vie de la classe et de l’établissement se reconnaissent mutuellement ou non, se sentent reconnus ou non. En ce domaine, des tensions peuvent conduire sinon à la violence, du moins à des incidents difficiles à gérer dans le respect de la personne et dans un but éducatif. Racisme, sexisme, phénomènes de bouc émissaire en sont des exemples.
- Certaines disciplines, comme l’histoire ou l’économie, connaissent bien les questions « socialement vives » qui correspondent à des débats dans la cité ou remettent en cause des croyances idéologiques, politiques et religieuses. Bien les traiter suppose une formation didactique adéquate, et au moins de les anticiper.
- D’autres questions portent sur des interrogations existentielles liées à la construction de l’identité, à la religion, à la sexualité, au sens de la vie et de la mort.
Comment prévenir ces situations ? Dans le domaine du savoir, face aux attitudes dogmatiques devant la religion, Sylvain Connac propose dans son article de travailler la distinction entre croire et savoir, et analyse un exemple en primaire ; Roland Le Clézio insiste sur la nécessité d’adapter le dispositif didactique et Saïda Aroua, qui écrit de Tunisie, sur celle de renforcer la formation des enseignants au sujet difficile de l’évolution. Dans le domaine de la vie scolaire, Marie-Laure Gérin, Roxane Caty-Leslé et Régis Guyon montrent que des dispositifs d’école ou de classe, qui prennent vraiment en compte l’élève comme personne, évitent les débordements où les élèves revendiquent leur singularité en oubliant l’existence d’autrui. Cependant, un travail d’analyse en amont de ces situations peut permettre de les prévenir : comprendre ce qui se passe est susceptible d’empêcher une situation tendue de dégénérer en conflit. Alain Jean donne des outils d’analyse.
Comment faire face à ces situations ? Divers témoignages, souvent présentés en encadrés, montrent qu’être déstabilisé n’empêche pas l’enseignant de réagir de façon positive, même à chaud, et amène à une réflexion sur la façon d’exercer son métier. Dominique Seghetchian Somali et Chantal Picarda nous invitent à interroger la part de l’implication personnelle de l’enseignant dans la relation éducative : le maitre peut-il montrer qu’il est aussi une personne, ou est-ce un manque de professionnalisme ? Mais si réagir à l’imprévu est nécessaire, ce n’est peut-être pas suffisant ; dans le domaine des savoirs, d’ailleurs, l’objectif de l’école est bien de traiter didactiquement les problèmes pour construire des connaissances et une attitude scientifique. Ainsi, en histoire et en philosophie, Joël Mak dit Mack (à propos des évènements de Gaza) et Roland Le Clézio (à propos de la religion) montrent l’importance de la médiation par des dispositifs qui donnent une grande part aux documents. Michèle Coppens témoigne du rôle que peut jouer en Belgique le cours de morale laïque et Jean Simonneaux insiste sur le rôle du débat contradictoire en classe quand les questions font débat dans la société elle-même.
Dans le domaine de la prise en compte de l’élève comme personne, trois types de traitement se dégagent des pratiques rapportées ici :
- l’accueil de l’expression personnelle de l’élève, éventuellement suivie d’une discussion avec ses camarades sous la conduite du maitre, discussion qui peut être fondée sur des supports (textes littéraires ou informatifs) ;
- des situations didactiques peuvent avoir explicitement comme objectif la construction de la personne, comme l’usage des arbres généalogiques en maternelle que présente Sylvie Pansu ;
- l’humour, à manier avec beaucoup de précautions, comme le rappelle Raoul Pantanella.
Rien de tout cela n’est facile, mais il n’est sans doute plus possible de faire comme si le tumulte du monde n’entrait pas dans les classes.

Elisabeth Bussienne, formatrice à l’IUFM des Pays de la Loire,
Michel Tozzi, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Montpellier 3.