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Recension parue dans le N°452 d’avril 2007

L’école face à l’obscurantisme religieux

Collectif, éditions Max Milo, 2006.

6 avril 2007

Voilà un livre qu’il faut commencer par la fin : il fait état des réactions de vingt personnalités au rapport Obin sur « Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires ». Ce rapport, qui date de 2004, est présenté en annexe à la fin de l’ouvrage.
Il est longtemps resté confidentiel (la contribution d’Annette Coulon réfléchit au destin de ce texte) et il est nuancé, mesuré, même s’il aborde un sujet longtemps tabou. Les auteurs livrent aussi leur méthode de travail : non une impossible enquête quantitative, mais la recherche de postes d’observations divers et significatifs ; on ne saurait donc, ils y tiennent, généraliser ou dramatiser les résultats auxquels ils aboutissent.
Cependant, derrière la diversité des établissements, les rapporteurs relèvent un ensemble d’attitudes qui sont des attaques contre la laïcité.
Ils font aussi des propositions.
Ce rapport est une des parties passionnantes du livre. Les réactions rapportées ici sont de deux types, les unes très passionnées, polémiques (ainsi Esther Benbassa juge les auteurs frileux et pense que la situation est plus grave qu’ils ne le disent), parfois violentes ; d’autres, plus distanciées, sont souvent plus stimulantes pour la réflexion.
Les auteurs des premières perdent généralement leur sang-froid et tout sens de la mesure et de la raison.
Globalement, pour eux (il y en a d’autres), l’obscurantisme règne parce que l’école est devenue un lieu de vie en s’adaptant aux élèves, qu’elle renonce à transmettre les savoirs, la langue et la culture, qu’elle ne donne plus d’outils conceptuels et linguistiques aux élèves et les condamne à ne plus savoir communiquer, les voue au repli sur soi qui fait le lit de toutes les violences et conduit à la barbarie...
Des amalgames qu’on ne peut admettre quand on connaît le terrain de l’école, y compris dans les quartiers en déshérence, et qui suscitent colère et tristesse. Mieux vaut retourner au rapport, qui analyse les causes de la situation sans désigner de bouc émissaire.
Car chercher des responsables n’est pas exactement la même chose qu’analyser les causes. Divers contributeurs s’y essaient, à la suite des rapporteurs, avec des angles variés : les conditions matérielles et culturelles de l’accueil des migrations récentes, l’approche psychanalytique de Fethi Benslama, politique de Paul Thibaud ou Patrick Kessel ; impossible de tous les citer ou de résumer une telle richesse d’éléments d’analyse sans trahir la pensée des auteurs. Ils ont un point commun : la défense de la laïcité (une notion qu’interroge Jacqueline Costa-Lascoux en montrant que loin d’être obsolète, elle peut être d’avant-garde) et une visée « intégrationniste ». C’est sans doute la partie la plus intéressante du livre, le rapprochement de ces textes d’auteurs divers faisant une bonne synthèse des problèmes actuels et de leurs causes possibles.
Cela conduit un certain nombre d’auteurs à faire des propositions pour intégrer (des jeunes qui souvent d’ailleurs sont français et qui vivent, selon Gaston Kelman, une « assignation légale à résidence originelle ») et faire vivre la laïcité. Un chantier qui concerne l’ensemble de la société et au premier chef les politiques à tous les niveaux, du quartier à l’État central, et où l’école a ses responsabilités (fixer des règles claires et un enseignement « plus dynamique, plus intensif et plus philosophique » pour Denis Kambouchner, rénover l’éducation civique, savoir dialoguer tout en étant ferme face aux contestations, fournir des lieux d’échange aux enseignants confrontés à des difficultés en ce domaine pour Fadela Amara, mettre en place un enseignement culturel sur les religions et l’histoire des minorités afin d’éviter la « concurrence des mémoires » pour Esther Benbassa, par exemple).
On peut faire deux lectures de cet ouvrage : l’une pessimiste, en s’attardant sur des faits inquiétants (manifestations d’intolérance, de racisme, d’antisémitisme, de communautarisme, de violence psychologique et parfois physique), en les déplorant et en se disant qu’il est peut-être trop tard pour réagir : certaines contributions vont dans ce sens. L’autre, moins noire, en se disant qu’une fois les maux nommés et analysés, il est possible de se fixer des objectifs précis, de résister) l’obscurantisme religieux et d’agir pour faire vivre la république qui est « une œuvre inachevée, un vouloir vivre ensemble quotidien » (Patrick Kessel). La seconde est sans doute plus proche des buts des auteurs du rapport et plus en accord avec les ambitions d’un mouvement pédagogique comme le Crap. Quelle sera la vôtre ? Essayez, de toute façon c’est une lecture qui bouleverse, qui indigne (tous les lecteurs ne seront pas forcément indignés par les mêmes choses...) bref qu’on ne fait pas impunément.

Élisabeth Bussienne