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Recension parue dans le N°424 de mai 2004

L’école entre Autorité et Zizanie. Ou 26 façons de renoncer au dernier mot

Collectif, Monica Gather Thurler, Michèle Bolsterli, Lyon Chronique Sociale, 2003, 128 pages

5 mai 2004

Dédier à Philippe Meirieu un abécédaire qui défend et illustre la pédagogie constitue le premier mérite d’un ouvrage qui en a bien d’autres. Il faut dire que LIFE est l’anagramme de l’équipe de recherche en sciences de l’éducation de Genève, le laboratoire innovation formation éducation coordonné par Monica Gather Thurler et dont Philippe Perrenoud n’est pas le membre le moins connu de nos lecteurs. Il y a quelque effronterie à publier aujourd’hui un tel ouvrage car, pas plus que le crime, la pédagogie ne paie pas de nos jours. J’aimerais inciter le plus grand nombre de collègues à délaisser les écrits doloristes sur l’éducation pour se précipiter sur cet ouvrage collectif qui dit des choses sérieuses sur l’École sans jamais se prendre au sérieux.
Pour avoir préfacé et réalisé un lexique de termes du métier, je tiens à relever l’originalité des choix faits : si figurent des mots attendus comme didactique ou transmission, d’autres non moins méritants comme l’évaluation sont chassés du paradis éducatif. Il est vrai que l’enfant-au-centre lui a volé la place et qu’il contribue à rendre la lecture plus plaisante comme l’inénarrable yaka ou encore X-Files ; mais là, le choix était moins pléthorique. Chaque membre de l’équipe a donc écrit trois pages sur un sujet qu’explicite le sous-titre 26 façons de renoncer au dernier mot. Le chapitre commence par une ou deux citations judicieusement sélectionnées puis se poursuit par une synthèse claire mais jamais péremptoire du concept abordé. Ainsi, « le constructivisme n’est pas d’abord une pratique, mais une attitude de recherche, une posture d’appréhension du monde, une problématique qui consiste à voir tout développement biologique, psychologique et social comme la résultante d’une construction, faite d’organisations et de réorganisations successives de la pensée, à des niveaux croissants de complexité. » (p. 28-29) Pour finir, trois ouvrages sont recommandés et leur adéquation au sujet développé permet au lecteur d’entrer progressivement dans le monde des sciences de l’éducation ou, si l’on veut faire plus simple, dans la planète école, cette planète si proche et si méconnue. Pour accompagner le lecteur, les dessins simples et féroces de Barrigue et de Mix et Remix ponctuent le propos en lui fournissant la dose nécessaire d’autodérision.
L’hommage rendu aux pédagogues n’empêche pas la lucidité des analyses qui vont toutes dans le sens d’une réforme de l’École construite par ses acteurs et non par une bureaucratie quelconque. Comment ne pas suivre cette proposition : « Peut-être la réforme la plus urgente devrait-elle porter sur la façon dont on prend les décisions et on traite les gens ? » (p. 39). Cette leçon de courage due à Philippe Perrenoud est confirmée par l’injonction d’Olivier Maulini qui nous insuffle le courage des commencements quand il part de ce constat trop rarement fait : « Il faut d’abord refuser la fatalité, et ensuite le niveau monte. » (p. 60). Monica Gather Thurler profite de l’article qualité pour croiser le fer avec les technocrates d’une éducation réduite à des savoirs techniques : « On peut parier que seuls parviendront à élever durablement la qualité de leur enseignement les systèmes qui en feront l’expression d’une préoccupation et d’une vision collectives, plutôt qu’une arme utilisée par la bureaucratie contre les acteurs. » (p. 70)
Outre son aspect plaisant, ludique même, cet ouvrage ne se contente pas de déjouer la simplification abusive et pernicieuse des plumitifs antipédagogues, de donner des éléments clairs et précis qui serviront de viatique à tout étudiant en sciences de l’éducation soucieux d’acquérir une culture générale sur l’enseignement scolaire. Il va plus loin et répond pleinement à l’engagement pris dans l’introduction (p. 10) : « Les chercheurs peuvent également choisir de descendre dans l’arène. » Les chercheurs en sciences de l’éducation ont un rôle à jouer dans les évolutions des systèmes éducatifs. Ce n’est sans doute pas celui, toujours décevant, de conseiller du prince. Ce serait plutôt celui plus humble d’acteur parmi d’autres acteurs, d’acteur jouant un rôle spécifique mais pas éminent pour autant. La solution est esquissée dans la dernière page de l’abécédaire (p. 96) : « L’école gagnerait à un pilotage négocié des grandes orientations de la réforme et des décisions majeures à prendre en cours d’implantation. » Autrement dit, l’impossibilité de mener un débat sur l’école illustre bien l’erreur tragique de méthode qui a consisté jusqu’à maintenant (voir le débat national de 2003-2004 en France) à demander, dans le meilleur des cas, aux uns et aux autres de s’exprimer, puis à confisquer leur parole au moment de la mise en action. Au lieu d’aller répétant qu’il est impossible de réformer l’école, LIFE nous rappelle que c’est la méthode démocratique qui transforme les acteurs en auteurs et permet d’envisager (enfin !) la démocratisation de l’École.
Pour terminer, le livre innove en confiant sa dernière partie à trois enseignants-chercheurs qui sont ses premiers lecteurs : Jean-Pierre Astolfi débusque les obstacles que le sens commun dresse sur le chemin d’une transformation de l’École, François Audigier nous livre trois lectures et une leçon magistrale (qu’il associe ironiquement au constructivisme) sur la manière dont les mots choisis ou oubliés de l’équipe genevoise contribuent à panser les maux de l’École. Enfin, Bernard Charlot n’y va pas par quatre chemins pour établir pourquoi « le débat avec les antipédagogues est impossible ». Leurs propos incohérents, leur conception de l’élève et de la société et leur mépris pour la transmission des savoirs ont bien du mal à dissimuler leur élitisme scolaire fondé sur un « principe d’inégalité entre les hommes » (p. 119). Tout au plus leur reconnaît-il le mérite d’avoir entretenu la vigilance à l’égard de pratiques socioculturelles qui ont fait dériver quelques équipes vers des jeux sans enjeu.
Un livre plaisant à lire, riche, vif et nerveux qui témoigne de ce que peut produire une équipe soucieuse de répondre à un double défi de lisibilité et d’utilité sociale. Il fallait écrire un ouvrage de cette trempe pour illustrer le beau mot de pédagogie et rayer de la carte le vocable honteux de pédagogisme si abusivement forgé sur des extrémismes religieux. Aux lecteurs des Cahiers pédagogiques de confirmer leur engagement dans une action dans laquelle ils se reconnaissent.

Richard Étienne