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L’école comme elle va

Par Jean-Michel Zakhartchouk


Le monde comme il va est un petit conte trop mal connu, écrit par Voltaire en 1748. Le Scythe Babouc reçoit mission de la part de Ituriel pour mener une enquête à Persépolis afin de déterminer si la ville mérite ou non d’être détruite. Babouc se rend dans la cité perse. Il est d’abord outré par la corruption qui y règne, les flatteries, les tromperies des marchands, et a envie alors d’approuver l’extermination de la ville. Mais peu à peu, il est séduit par son charme : « Il s’affectionnait à la ville, dont le peuple était poli, doux et bienfaisant, quoique léger, médisant et plein de vanité. » Au final, en guise de rapport, il fait fabriquer une statue constituée à la fois de métaux vils et de pierres précieuses et déclare à Iturel : « Casserez-vous cette jolie statue parce que tout n’y est pas or et diamants ? »
J’ai pensé à ce savoureux apologue en écoutant les interventions lors du colloque du Crap sur l’accompagnement, fin octobre : une alternance de pessimisme et de moments d’élan et d’espoir. Ne pourrait-on pas appliquer le schéma du conte voltairien à notre chère école française ? Le Babouc étranger qui la visite a envie d’en décrire tous les travers. Elle est fort inégalitaire et ne met guère en confiance les élèves qu’elle a en charge. Les moyens qui lui sont alloués sont loin d’être bien utilisés, et il n’est pas sûr qu’on y apprenne autant que le voudraient des programmes souvent surréalistes et déconnectés de la réalité. Les pratiques courantes restent traditionnelles, les enseignants parlent beaucoup, tandis que les élèves font semblant d’écouter, même si c’est de moins en moins vrai. Les forces hostiles à tout changement sont hégémoniques et les réformes novatrices se perdent dans un cimetière de beaux projets tous enterrés tôt ou tard. L’hypocrisie, les discours creux, la prétention des « petits chefs », l’impuissance des pédagogues qui prêchent un peu dans le désert, tout cela contribue à dresser un tableau bien noir et conduit certains à condamner cette école, sans forcément proposer d’alternative crédible. Cette école détruite aurait d’ailleurs plus de chances de laisser la place à une concurrence sauvage vraiment libérale. Le chèque-éducation et le soutien privé plutôt que l’utopie de la « société sans école » d’Ivan Illich !
Mais notre Babouc verrait aussi la grandeur de cette institution. Désabusé, il retrouverait un peu de réconfort en voyant ces enseignants acharnés à faire réussir des élèves en grande difficulté sociale, admirerait ces projets ingénieux et d’une grande richesse culturelle, ces tentatives d’équipes pour changer de type d’évaluation et pour redonner aux élèves de l’estime de soi dans tel lycée professionnel, dans telle classe-relais. Il serait ému de la solidarité qui s’exprime dans telle école pour des enfants de sans-papiers et qui permet parfois d’éviter l’expulsion. Et il aurait la surprise de voir une classe de Zep travailler sur Voltaire, par exemple sur « Le monde comme il va », dans un univers ambiant dominé par le bling-bling, la sous-culture télévisuelle et les jeux du Cirque.
Il aurait peut-être envie de construire la statue évoquée plus haut, d’accord pour toutes les critiques et les raisons d’être pessimiste, surtout face à des défenseurs aveugles de « notre service public » qui serait du côté du Bien contre le Mal extérieur, mais d’accord aussi pour s’opposer à ceux qui dénigrent systématiquement notre école « en faillite », « du désastre ».
Sur ces bases-là, on peut peut-être faire avancer les choses, faire aller le monde de l’école…