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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

L’école citoyenne

Christelle Lecoeur

31 mars 2016

Apprendre la citoyenneté dès le plus jeune âge et, sur le chemin, apprivoiser les mots, ceux qui excluent la violence des relations humaines, ceux qui font de chacun un membre à part entière de la société où l’on vit… Christelle Lecoeur, professeure des écoles à Trèbes dans l’Aude, mène ce projet au jour le jour en regardant avec bonheur le sérieux avec lequel ses élèves le vivent malgré l’âpreté de leur vie.


L’École de l’Aiguille recueille les gamins d’un quartier ghetto où se rencontrent des difficultés de tous horizons, migrants nouvellement arrivés, gens du voyage sédentarisés, familles défavorisées de toutes origines. La ville de Trèbes, voisine de Carcassonne, est une jolie bourgade au bord du Canal du Midi où l’Aiguille provoque le rejet, sert d’argument pour voter Front National. Christelle Lecoeur y travaille depuis quatre ans par choix et non par hasard, dans l’idée d’un métier à forte utilité publique.

A son arrivée, elle constate les tensions, les conflits dans la cour de récréation qu’il lui faut régler. Les adultes sont les arbitres d’histoires qui montent vite dans un registre violent. Avec ses collègues, elle décide de faire quelque chose. Auprès de sa classe de CE1-CE2, elle initie la météo du cœur tous les matins. «  On prend toujours un temps pour que les gamins qui veulent s’exprimer mettent des mots sur leurs émotions  ». Certains enfants sont livrés à eux-mêmes alors les mots sont parfois durs, d’autres font le récit d’un quotidien marqué par la violence. Ils posent là les soucis qui les minent si jeunes avec un vocabulaire qui s’enrichit au fil des jours, amène de la distance pour mieux être en situation d’apprendre. L’enseignante initie «  le message clair  ». Chaque fois qu’ils sont en conflit, les élèves commencent leurs propos par «  quand tu m’as fait ceci  » pour décrire le fait, poursuivent par «  cela m’a fait  » pour expliquer ce qu’ils ont ressenti. Et lorsque cela ne suffit pas, des médiateurs interviennent pour aider les protagonistes à régler le conflit. «  Les gamins des autres classes s’en sont emparé aussi. Cela correspond à un besoin de régler les problèmes eux-mêmes sans passer par un adulte.  »

Content/pas content

La météo du cœur, les messages clairs, la médiation par les pairs, les propositions sont ambitieuses, passent par la parole enrichie, élargie par des situations vécues, des sentiments. «  Au début, ils expriment “content” ou “pas content” puis on explore les nuances du “pas content” avec une vingtaine de mots.  » Elle lit avec eux des albums sur les émotions, leur explique comment fonctionne le cerveau, ce qui peut le perturber, les besoins essentiels non assouvis qui empêchent d’apprendre.

Ils comprennent que, comme l’on s’échauffe pour faire du sport, on se met en condition pour apprendre, que s’ils vont bien, ils seront disponibles pour les apprentissages. Et poser des mots sur des émotions confuses est un sas pour ôter de sa vie d’écolier les échos d’un quotidien familial sombre. «  Ils sont passionnés par le fonctionnement du cerveau. Les parents ont eu droit à l’explication. Cela leur donne une prise sur les choses, ça les éclaire.  » Apprivoiser le vocabulaire leur sert dans leur vie de tous les jours, ils en perçoivent vite l’utilité, pour nommer et répondre aux sentences d’exclusion, aux propos racistes qu’ils essuient. «  Ils sont jeunes mais épatants, chaque fois que j’ai lâché, que j’ai fait confiance, j’ai été bluffée. Plus on leur donne de la confiance, plus ils s’impliquent.  » Elle regarde avec plaisir le système de tutorat faire son œuvre, la ruche qui bourdonne des explications que les élèves se donnent entre eux pour compléter les siennes avec d’autres mots, d’autres exemples.

Tache d’huile fragile

L’état d’esprit se diffuse dans l’école, dans le quartier. Les médiateurs, lorsqu’ils rentrent au collège, souhaitent continuer à l’être. En trois ans, le climat s’est apaisé dans les classes, dans la cour de récréation. C’est aussi une culture qui s’installe avec une équipe qui œuvre ensemble.

Mais l’école reste un îlot dans un quartier en dérive. Des enfants vont très mal et les services sociaux répondent peu ou trop lentement. Aucun AVS (Assistant de Vie Scolaire) n’est présent malgré les besoins. Et de plus en plus d’enfants arrivent sans parler le français et sans jamais avoir été scolarisés auparavant. «  Nous sommes heureux de les accueillir mais comment faire avec trois enfants sur vingt-sept qui sont dans ce cas ? On entasse beaucoup de problèmes avec peu de moyens.  » La mairie tente des choses, appelle de ses vœux la mixité mais l’école pâtit d’une réputation dissuasive pour les parents des autres quartiers. Le collège du secteur n’appartient pas au secteur prioritaire, il faut donc oublier la classification en ZEP. Dans les instants de fatigue, lorsque l’énergie et la conviction ne suffisent plus, l’enseignante puise dans les rencontres de l’ICEM de l’Aude la force et les idées pour continuer.

Christelle Lecoeur a craqué le jour où elle a appris qu’un autre enfant allophone allait rejoindre sa classe et que d’autres arriveraient encore, sans aucun moyen supplémentaire. Elle a alerté le CHSCT (Comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail) pour pouvoir poursuivre le travail essentiel qu’elle mène avec ses collègues afin que les élèves de l’Aiguille apprennent tout simplement. Et pour preuve, elle pourrait raconter comment sa classe de CE1-CE2 s’est emparée de la charte de la laïcité, comment des enfants qui se définissaient Marocains, Algériens, originaires d’un pays qui ne les avait pas vus naître, se sont déclarés Français au lendemain des attentats du 13 novembre parce qu’ils se sentaient d’ici ; comment ils se sont convaincus à l’appui de la loi que le racisme était un délit.

Elle pourrait aussi parler des parents qui font confiance à l’école, qui poussent doucement la porte malgré leur sentiment que ce n’est pas un lieu pour eux et qui ne se sentent pas légitimes pour demander que les conditions soient meilleures pour leurs enfants, parce qu’ils sont avant tout reconnaissants que l’instruction publique existe et soit gratuite.

Petits citoyens

Le plus convaincant serait sans doute d’expliquer le projet imaginé par sa classe dans le cadre des «  bâtisseurs de possibles  », une initiative pour soutenir les actions citoyennes. Ils ont souhaité agir dans leur quartier, l’embellir par une collecte des déchets et aussi sensibiliser leurs grands frères et sœurs sur l’importance du sommeil par une exposition. Ils ont reçu des réponses positives du syndicat mixte qui gère les déchets et viendra retirer les encombrants. Le maire est venu les rencontrer. Bientôt, un appel aux habitants de la ville sera fait pour les inviter à venir nettoyer le quartier. Les enfants de l’Aiguille sont de véritables citoyens.

«  Chaque fois qu’on fait confiance à leur intelligence, leur autonomie, ils sont hyper-réactifs.  » Le sens est pour eux essentiel dans une hyperactivité nécessitant une mise en action, loin d’un travail scolaire classique. Le niveau scolaire reste bas mais «  avec une estime réciproque, en étant reconnus à part entière, ils réussissent mieux  ». La réussite se mesure dans le chemin parcouru par les enfants du sentiment de n’être pas vraiment d’ici à la certitude de pouvoir agir, de savoir dire avec les mots justes. Et si c’était cela l’école de la République du XXIe siècle, une école qui raye du vocabulaire le terme de relégation par la force du goût d’apprendre ensemble, une école «  qui sème des petites graines, donne des ailes  » à tous, quel que soit son quartier ?

Monique Royer

Sur la librairie

 

Le climat scolaire
Qu’est-ce qu’un bon climat scolaire ? Est-ce lorsque les élèves répondent à notre fantasme du «  bon élève  » ? On ne peut nier l’impact qu’il a sur les personnels et les élèves. Se sentir bien ou mal à l’école détermine en profondeur le parcours que l’on y mènera.