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L’actualité de la recherche du n° 509 - Ce qui fait changer un établissement

L’école : facteur de décrochage

Rémi Thibert, chargé d’études et de recherche, service Veille et Analyses de l’IFÉ (ENS de Lyon)

On sait que le décrochage est un processus long multifactoriel, dont les premiers signes sont visibles parfois dès le primaire. Il existe deux types de facteurs : des facteurs individuels externes à l’école (famille, milieu social, attitude personnelle, psychologie). Mais aussi des facteurs propres à l’école, liés au système éducatif, au climat scolaire ou à la pédagogie. Comment soigner l’école de l’intérieur ?

Certains facteurs de décrochage sont inhérents au système éducatif : emplois du temps saucissonnés, multiplicité des intervenants, filières distinctes et hiérarchisées, concurrence entre établissements, etc. D’autres sont d’ordre pédagogique, avec notamment l’effet Pygmalion : le niveau d’attente des enseignants, variable selon les élèves concernés, induit décrochage ou réussite. La gestion du temps dans la classe a une incidence forte sur le risque de décrochage (mort aux temps morts !).

D’autre part, la question du climat scolaire est au cœur de la problématique du décrochage scolaire, en lien avec l’absentéisme plus ou moins visible. Certains sont réellement absents, alors que d’autres sont présents physiquement à l’école, mais sans aucune implication personnelle. Si l’on rajoute l’ennui, qui reste peu étudié par la recherche, alors le risque de décrochage passif (ou «  de l’intérieur  ») est plus élevé.

À une échelle plus globale, notre système scolaire est enfin très clivé, marqué par des transitions difficiles à négocier pour les élèves, que ce soit pour passer de l’école au collège, du collège au lycée général ou au lycée professionnel, du lycée au supérieur ou encore de l’école au monde du travail. Autant de situations qui favorisent le décrochage, en particulier le palier d’orientation vers la voie professionnelle qui pose problème, quel que soit le pays.

Prévention ou réparation ?

Après avoir fait la part belle à la réparation avec une tradition plutôt curative (école de la deuxième chance, contrats de professionnalisation, etc.), tout le monde s’accorde sur la nécessité de faire de la prévention : c’est plus efficace et ça coute moins cher. On distingue néanmoins ce qui relève de la prévention de ce qui relève de l’intervention. Dans le premier cas, on s’adresse à tous les élèves sans exception, alors que dans le second, on s’adresse uniquement aux élèves repérés comme étant à risque de décrochage. Ceci n’est pas sans soulever des questions éthiques concernant ce repérage à priori.

Des pistes pédagogiques existent, qu’il s’agisse de pédagogies alternatives ou innovantes, de dispositifs particuliers (3e prépa pro, dispositifs relais, alternance, etc.). Le fait de redonner de l’intelligence à ce que l’on apprend, le décloisonnement disciplinaire, la mise en projet sont des atouts indéniables, tout comme le fait de répondre aux besoins des élèves : besoin de sécurité, d’une relation de qualité, avec des adultes à la fois souples et structurants ; besoin de dignité, de justice et de sens.

Les Québécois préfèrent parler de «  persévérance scolaire  », qui est un processus nécessitant de prendre en compte les facteurs personnels, familiaux, scolaires et sociaux et de réussite éducative (scolaire et globale). La réussite scolaire serait liée à la capacité d’un élève à construire une confiance suffisante en lui-même, à faire des connexions, à se fixer des buts, à gérer son stress, à améliorer son bienêtre et à comprendre sa motivation. Des aptitudes de coopération seraient plutôt l’apanage des persévérants, alors qu’une forte affirmation de soi et une tendance individualiste seraient plutôt celui des décrocheurs.

l’exemple du Québec

L’école ne peut à elle seule lutter contre le décrochage scolaire. D’une part, parce qu’elle fait partie du problème autant que de la solution, et d’autre part, parce c’est un problème social qui concerne tout le monde et qui a des incidences importantes sur l’insertion sociale et professionnelle des individus, sur le fonctionnement démocratique et sur l’économie. D’où la nécessité de faire collaborer différents champs professionnels : enseignants, personnels de l’établissement, parents, aide à la jeunesse, secteur de la santé, de la justice, du parascolaire, de la police. Les Québécois vont plus loin et placent la recherche de solution au niveau d’un territoire en y associant les acteurs économiques, associatifs, etc. Ils préfèrent d’ailleurs le terme d’«  alliance éducative  » à celui de collaboration, car il suppose un fort investissement des différents acteurs pour atteindre un but, quitte à sortir de ses prérogatives institutionnelles pour atteindre ce but. Il ne s’agit pas seulement de complémentarité entre acteurs, mais de redéfinir ce que chacun doit faire pour atteindre l’objectif fixé. Ces alliances éducatives permettent d’avoir une vision plurielle et globale d’un jeune et de proposer un accompagnement ciblé, évaluable, révisable. Cette approche communautaire peut compléter efficacement une approche plus scolaire, centrée sur l’instruction, la qualification et la socialisation.

Rémi Thibert
Chargé d’études et de recherche, service Veille et Analyses de l’IFÉ (ENS de Lyon)