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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

L’art sur un fil

La grande lessive, Joëlle Gonthier

16 janvier 2014

Joëlle Gonthier, plasticienne et enseignante en arts plastiques, est à l’initiative d’une expérience unique en son genre et désormais internationale : La grande lessive. Tendre un fil dans un lieu partagé pour y accrocher des dessins, l’idée parait simple et pourtant, elle est le fruit d’une longue réflexion sur l’art. «  Cela m’a demandé toute une vie  », confie-t-elle lors d’une rencontre où la question «  Qu’est-ce qui de l’art s’enseigne ?  » explore ce que les arts plastiques pourraient apporter à l’école.


Fille de cheminot, enfant d’une famille ouvrière où la créativité tenait lieu de richesse, Joëlle Gonthier a grandi avec l’idée que la vie pouvait se construire comme une œuvre et non comme une performance.
Après des études à l’université, à l’Institut d’histoire de l’art et aux Beaux-arts de Bordeaux, elle passe le Capes puis l’agrégation d’arts plastiques, elle obtient un doctorat en esthétique. «  Mes parents étaient soucieux de nous faire partager ce qu’ils savaient : la cuisine, le jardinage, le bricolage… Tout était invention et je me suis demandée très tôt comment accéder à l’art, et ce qui donnait le statut d’œuvre.  » Anciens résistants, ils lui ont également transmis le goût du collectif.

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Joëlle Gonthier ©DR

Elle rencontre l’Éducation nouvelle, et prend dès l’âge de vingt ans des responsabilités au sein du GFEN (Groupe français d’Éducation nouvelle) en créant le secteur arts plastiques. Elle y côtoie des personnes qu’elle admire, ayant développé des projets éducatifs majeurs pour la réussite de tous. «  Ils m’ont donné très vite le sentiment que j’appartenais à une communauté particulière, qui avait le désir d’agir hors de proportion.  » Hors de proportion de ce qui est convenu, attendu et en apparence possible. Joëlle Gonthier s’est engagée dans cette voie lorsqu’elle est devenue enseignante en arts plastiques. «  J’enseigne de façon peu académique. Je travaille sur le processus créateur. Il y a déjà plus de trente ans, j’ai mené des projets avec des artistes en classe alors que ce n’était pas du tout ce qui se faisait, réalisé des performances à plus de 500 élèves ou conçu depuis une dizaine d’année des outils multimédias pour la BNF  ».

Elle aurait pu être professeure à l’université, mais ce qui l’intéresse c’est l’action, le partage et l’élaboration de démarches artistiques. «  Le collège est un front à tenir. C’est là que les enseignants engagés ont un rôle à jouer, tout particulièrement en arts plastiques, puisqu’il s’agit d’en faire comprendre l’intérêt dans la construction de la personne et dans celle du savoir. D’autant que contribuer à rendre créatifs est une urgence par temps de crise.  » Elle envisage son travail comme une recherche durant laquelle elle échange avec les élèves afin de leur enseigner et d’apprendre également d’eux. Pour elle, l’enseignant propose et doit avoir en tête ce qu’il va déplacer chez ses élèves afin de créer les moyens d’apprendre. «  Il existe ainsi une différence entre “faire faire” en vue d’obtenir un résultat matériel et “faire apprendre”. Il faut être capable, en peu de temps et à n’importe quel moment du jour, de créer une sollicitation inattendue, forte mais précise, pour que les élèves sortent d’eux-mêmes ce qu’ils ne sollicitent pas ailleurs  » estime-t-elle.

Elle parle beaucoup dans ses cours, interpelle, fait réfléchir pour que le processus de création s’explicite et que chacun distingue ce qui vient, entre autres, des pratiques initiées par l’école de ce qui vient de lui-même. Elle a proposé, par exemple, aux élèves de 6e de venir avec les dessins qu’ils avaient réalisés en maternelle, pour les regarder ensemble, afin de prendre le temps de revenir sur ce qui a été fait et appris. «  Ce ne sont plus alors des reliques et des vestiges du passé, mais des temps de construction qui demandent à être interrogés et compris pour aller de l’avant. J’accompagne mes élèves pendant quatre ans et les résultats sur l’interrogation de soi, la capacité à inventer, à être réactif et critique se voient peu à peu.  »

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L’idée de La grande lessive a muri lentement. Joëlle Gonthier l’a présentée à ses élèves un matin de 2006 lorsqu’elle a décidé de la mettre en œuvre. Ils sont restés incrédules, avant de la suivre dans ce défi. Aujourd’hui, deux fois par an, des milliers de lieux dans 70 pays participent à cette action, du Cameroun au Honduras en passant par la Bosnie-Herzégovine, Dubaï ou encore le Québec.

Des écoles, des médiathèques, des maisons de retraite et des municipalités se prêtent au jeu.
Le principe est simple : les habitants contribuent à l’installation en accrochant sur un fil, à l’aide de pinces-à-linge, un dessin, une photo, une peinture ou un collage dont ils sont les auteurs. «  On part d’une pratique quotidienne, celle d’accrocher le linge, qui mêle l’intime à ce qui est commun à tous, pour faire naitre une véritable démarche artistique. L’accrochage sur un fil est à la fois ce qui fait tenir l’œuvre et ce qui relie.  »

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La grande lessive crée du lien en invitant à partager des réalisations faites par tous et en composant une installation artistique collective. L’idée galvaudée du «  tout le monde peut le faire  » qui s’attache à nombre d’œuvres est confrontée à l’exercice individuel de la création et à l’interrogation du regard de l’autre. L’expérience, en étant reproduite deux fois par an, permet d’apprendre, de progresser, et de se frotter à une démarche d’ordre artistique. Chaque édition possède son thème qui doit pouvoir s’interpréter partout, quelque soit la culture du lieu. Joëlle Gonthier insiste sur le fait que, sans un réseau solide construit au fil des ans et de ses expériences, elle aurait rencontré quelques difficultés à mettre en place La grande lessive.

Ce réseau grandit en particulier par les contacts noués au cours des performances qu’elle réalise toujours autour du thème de l’art. Conçues comme de véritables one woman show, elles explorent le rapport à l’art, à sa pratique et à son étude. Joëlle Gonthier est plasticienne et enseignante, une et même personne pour répondre à une interrogation : comment l’art s’enseigne ou plus précisément «  qu’est-ce qui de l’art s’enseigne  ». Cette question était le sujet de sa thèse et de recherches auxquelles elle continue à se consacrer pour comprendre ce qui se passe en nous pour que nous fassions de l’art. «  Chaque artiste définit un territoire aux frontières infiniment complexes et mouvantes  », explique-t-elle en ajoutant : «  l’artiste déplace les frontières, l’artisan reste sur les mêmes sillons  ».

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Dans sa pratique enseignante, elle s’attache à explorer cette quête perpétuelle qui anime l’artiste, le processus de création avec les interrogations qu’il suscite et les tâtonnements qu’il suppose. Cette démarche a bénéficié du travail qu’elle a accompli au Jeu de Paume dans l’équipe d’Alfred Pacquement où elle concevait et animait des stages, ainsi que des divers dispositifs pour aider les enseignants à aborder l’art contemporain, aussi difficile d’accès pour des adultes que pour les plus jeunes. Ses compétences ont également été sollicitées par la Bibliothèque nationale de France afin de concevoir des dossiers pédagogiques en ligne.

«  Pour passer de l’atelier à la classe, je ne me transfigure pas, je suis la même.  » Pour Joëlle Gonthier, comprendre ce qu’est l’art, ce qui se joue quand on crée, est un choix de vie. Le 27 mars prochain, se tendront à nouveau partout dans le monde les fils de La grande lessive, invitant chacun d’entre nous à exposer un peu de soi-même pour faire œuvre collective.
Alors sans nul doute, Joëlle verra avec émotion son initiative, si simple et donc si pensée, se propager avec dans son sillage une idée de l’art en train de se faire.

Monique Royer

L’invitation lancée pour la prochaine Grande Lessive qui aura lieu le 27 mars est : «  J’ai rêvé de…  ». Plus de détails à la rubrique «  Que faire ensemble ?  » du site http://www.lagrandelessive.net/
inscription à http://www.lagrandelessive.net/?pag...