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L’appropriation de la prescription en éducation. Le cas de la réforme du collège

Emmanuelle Brossais et Gwénaël Lefeuvre (dir.), préface de Claude Lessard, postface Marc Bru, Octarès éditions, 2018

11 juin 2019

Comme le précise Claude Lessard dans la préface, ce livre se situe à la croisée d’une visée scientifique et du concret de pratiques locales, à la rencontre du politique et du pédagogique celui-ci étant coconstruit par les acteurs.

Porté par un projet collectif de quatorze personnes appartenant à trois institutions différentes, l’ouvrage a pour ambition de confronter des approches co-disciplinaires sur un objet socialement vif : la mise en œuvre d’une réforme dans un système éducatif. Plus précisément, il étudie comment les acteurs de terrain s’approprient la prescription et la transforment dans le quotidien du métier mais aussi quels en sont les effets sur leurs pratiques et sur l’apprentissage des élèves. Emmanuelle Brossais et Gwénaël Lefeuvre, les deux directeurs, ont veillé à ce que la volonté de sortir de la rhétorique « simpliste » de la résistance au changement des enseignants et de l’immobilisme du mammouth, se traduise par la mise en lumière de la créativité, émergeant des contraintes du local, et des adaptations rendues nécessaires. Au-delà de l’étude de la mise en place de deux objets totems de cette réforme, il intéressera donc tous ceux qui cherchent à comprendre les mécanismes en jeu, à partir d’une vision globale et systémique jusqu’aux confins des salles de classe et des bureaux de direction d’établissements.

Pour les auteurs, le cadre général actuel de la technologie du changement va de la décentralisation aux standards de connaissances et de compétences, en passant par le libre choix des écoles par les parents. L’appui sur certaines recherches identifiant les « bonnes » pratiques ainsi que la délégation des controverses et de la gestion des dissensions au niveau local, mettent les acteurs en difficultés, indépendamment de la pertinence de la prescription. Les auteurs voient autrement le rôle des recherches. Il s’agit pour eux de déconstruire cette technicisation par la mobilisation de différentes perspectives pour donner des clés de compréhension et permettre de réguler les pratiques. Les éléments théoriques convoqués, les définitions apportées et la rigueur universitaire des propos sont de solides appuis pour développer leurs arguments. Cependant, certains passages peuvent nécessiter une connaissance éclairée des cadres théoriques et une certaine familiarité avec les analyses des données de recherche.

Bousculant quelques certitudes, la perspective socio-historique permet de relever que cette réforme pourrait en fait répondre à la construction ambiguë du collège unique plutôt qu’aux défis d’une société post-moderne ; que tout en étant systémique, la verticalité prescriptive l’empêche d’être réellement néolibérale ; qu’elle cristallise des points de vue, clivés sur les méthodes à mettre en œuvre pour répondre aux enjeux, pourtant souvent proches.

L’étude de la mise en place des modalités d’accompagnement de cette réforme vers son appropriation par les acteurs, enseignants, élèves et familles, met en relief l’accroissement de la responsabilité du chef d’établissement et sa position dans l’entre-deux d’une situation tendue, l’obligeant à mettre en œuvre des stratégies, elles-mêmes adaptatives. Elle vise également des formations qui n’ont pas assez proposé une réflexion plus globale sur ce qu’est enseigner et apprendre au collège.

Cette question résonne dans l’analyse de ce qui se passe dans la classe, à l’image des implicites concernant la place des contenus ou la gestion de l’hétérogénéité. Pour expliquer en partie les difficultés d’appropriation et l’inquiétude générée, elle pointe l’insuffisance des cultures pédagogique et didactique, sur lesquelles les enseignants pourraient s’appuyer. À cela s’ajoutent les contraintes de temps et de budget. Des collectifs d’enseignants se sont créés, souvent par affinité ; ils font accéder à la la mobilisation des acteurs et à l’implication des élèves. Mais la mise en œuvre se heurte encore à l’organisation traditionnelle du travail enseignant, en particulier sa place d’organisateur du travail des élèves et le poids des disciplines.

Traductions, adaptations, interprétations, enrôlement, tâtonnements, variété des intentions, difficulté du partage ... au-delà du cas particulier de la réforme du collège, cet ouvrage nous incite à lire les discours et les actes de chacun comme une mise en jeu d’une dynamique susceptible de faire système, en étant portée par l’ensemble des acteurs, chacun sur son lieu d’exercice et pouvant conduire à une adhésion, une contestation ou une instrumentalisation, comme le souligne Marc Bru. Nul doute que ces clés de compréhension pourront être précieuses pour la mise en œuvre de toute réforme qui suivra, à commencer par celle du baccalauréat et du nouveau lycée à la rentrée 2019. Elles permettront également de trouver des marges de manœuvre dans lesquelles les professionnels, de leur place, pourront faire progresser le système dans le sens d’une équité voulue, et c’est souligné ici, par la majorité des acteurs.

Anne-Marie Sanchez