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N°450 - Dossier "Images"

L’affiche fertile

Par Jean-Claude Farault

On parle d’une crise de l’autorité à l’école. Pour autant, les jeunes n’ont jamais été aussi friands de s’assujettir à l’autorité des médias et des marques publicitaires. Comme tous ces médias sont extrêmement puissants et asservissants, l’école doit aider les élèves à s’en libérer et ce dès le plus jeune âge. Etre un consommateur certes, mais un consommateur citoyen, c’est-à-dire un individu capable d’être critique. Or pour pouvoir être critique face à un média publicitaire, il faut être capable de prendre du recul, de peser le pour et le contre, autrement dit il ne s’agit pas seulement de lire le message mais de comprendre tout ce qui est dit.

L’affiche publicitaire est un support qui a largement envahi notre environnement. Même si elle est accusée de « polluer », pour autant elle fait partie du paysage. Ces affiches publicitaires fonctionnent à partir d’une iconographie mais aussi d’un texte souvent réduit à un slogan. Certaines au niveau esthétique sont jolies, d’autres ont des slogans imaginatifs, il arrive même que certaines affiches rassemblent ces deux critères et deviennent créatives.
Pourquoi alors ce support culturel n’aurait-il pas sa place à l’école ?
Selon les programmes de l’école primaire, la maîtrise du langage à l’école doit s’appuyer sur des situations qui ont du sens pour les élèves. Le langage pour ne pas être artificiel doit donc être déclenché par des supports significatifs et familiers.
L’affiche peut constituer cet inducteur d’activité langagière.
L’Institut National de Prévention et d’Education pour la Santé propose, entre autre, de nombreuses affiches sur son site dont les messages portent sur les conduites à risque. Parmi celles-ci nous avons sélectionné une affiche qui en plus d’avoir une iconographie esthétique et bien construite, est porteuse d’un message de sécurité routière à l’attention des jeunes de l’école primaire : « Pas de héros sans casque, pas de vélo sans casque ».

Affiche disponible en téléchargement sur le site de l’INPES.

Ce support peut permettre de travailler sur la sécurité routière mais aussi dans le cadre de la maîtrise du langage de travailler sur la compréhension des éléments qui structurent l’affiche. L’intention est alors de permettre à l’élève d’accéder à l’ensemble du contenu de ce média. En effet, le message publicitaire tant iconographique que textuel comporte une partie explicite mais aussi bien souvent un message à comprendre au « second degré ».
Pour le lecteur / décodeur accéder au message non visible, c’est accéder à une lecture efficiente du support. En effet, lire une affiche ce n’est pas regarder une image et lire un texte qui légende l’image mais c’est établir des liens visibles et invisibles entre le slogan et l’image, c’est puiser dans des référents culturels non présents mais suggérés. Lire une affiche, c’est donc construire une compétence spécifique. Amener l’élève à comprendre et à appréhender ces supports, c’est donc lui permettre de devenir un consommateur raisonné mais c’est aussi construire des compétences langagières singulières.
Concrètement, il s’agit de travailler sur les différences entre un poster, photo tirée au format d’une affiche destinée à la décoration et une affiche, feuille imprimée, souvent illustrée portant un message officiel ou publicitaire. À partir de ce message un travail d’observation réfléchie de la langue peut être initié. Déjà en différenciant les notions de phrase et de slogan : le slogan est une formule brève et frappante pour propager une opinion ou soutenir une action. La phrase est une suite organisée de mots qui a un sens. Cette organisation est dépendante de règles que l’on apprend en grammaire. Cette entité grammaticale est bien souvent réduite à une suite de mots commençant par une majuscule et finissant pas un point. Pour l’élève la notion de phrase devient très vite une entité scolaire, c’est-à-dire une notion qui n’a de sens que pour l’école et qu’à l’école.
Or, le slogan c’est aussi une phrase puisque dans le cas qui nous occupe « Pas de héros sans casque, pas de vélo sans casque. », c’est une suite organisée de mots ayant du sens, qui commence par une majuscule et finit par un point. Pourtant ce n’est pas, malheureusement, ce type de phrase que l’on retrouvera dans les livres de français pour introduire la notion. En effet, le slogan n’est pas guidé par des soucis d’éthique grammaticale mais bien d’éthique de sens et d’esthétisme. Or, il s’avère que ces deux dernières dimensions induisent beaucoup plus d’activité d’expression réactive et significative de la part des élèves que la première. Pour autant, prendre en compte cette entrée ce n’est pas aller à l’encontre de la grammaire. Bien au contraire, c’est partir de la grammaire utilisée au quotidien pour en montrer toutes les potentialités et possibilités. C’est poser le principe que la grammaire ce n’est pas une chose faite mais une chose à découvrir.
Ici, le slogan peut amener à constater qu’une phrase peut être jolie (au travers du jeu des mots en [o]) et que l’esthétisme de l’écrit n’est pas réservé à la poésie et donc aux seuls poètes. En exercices de renforcement il s’agira de reprendre la structure du slogan « Pas de ... sans ...., pas de ... sans ... » afin de trouver des variation sur le même thème ou sur un thème différent. Par ailleurs, la contraction de la phrase induit des raccourcis syntaxiques proches des formules parlées. Constater que la formule négative utilisée n’est pas la bonne, le « Pas » à la place du « Ne pas », c’est ainsi mieux comprendre la règle mais c’est aussi comprendre que le slogan c’est de « l’écrit parlé », et secondairement différencier des niveaux de langage. Enfin, d’un point de vue lexical les noms se terminant par la lettre [o] peuvent recouvrir des orthographes différentes. Concernant ce travail sur le lexique, l’affiche « A vélo, le casque c’est pas obligatoire, c’est juste indispensable. » permet de travailler sur les différentes dénominations des voies publiques (rue, impasse, boulevard, avenue). Au-delà de la recherche d’une définition pour chacune de ces voies, les élèves pourront être amenés à inventer d’autres noms de rue autour de cette thématique ou d’une thématique différente.
L’affiche peut, bien sûr, être finalisée par rapport à la thématique de son message. Des questionnements sur la sécurité routière peuvent alors amener à des débats. Ces questions porteront soit sur la composition de l’illustration (masquer le jeune garçon et laisser la bicyclette visible, ou masquer la rangée de casques), soit sur le texte (masquer l’ensemble du slogan pour en imaginer un à partir de la description de l’illustration, masquer une partie du slogan) ou soit sur les logos.
Il peuvent aussi porter sur la notion de héros (qu’est-ce qu’un héros ? Quel est ton héros préféré ? Pourquoi ?), sur les métiers liés à la sécurité (Pourquoi les pompiers sont-ils considérés comme des héros ?) ou sur le port du casque (Dans quels autres métiers porte-t-on des casques ? Est-ce que le casque est obligatoire en vélo ? Est-ce que vous portez un casque lorsque vous faites du vélo ? Dans quelles autres activités physiques peut-on porter un casque ?).
Cette affiche s’adresse à un public cible. Ici, les élèves peuvent ne pas percevoir que cette affiche s’adresse spécifiquement à eux. Il s’agit alors par le biais d’autres affiches de l’INPES de montrer que sur cette même thématique du port du casque d’autres publics peuvent être visés : les parents avec le port du casque à ski, les « plus grands » avec le slogan « À vélo les cerveaux intelligents mettent un casque ». Ce travail pourra se prolonger par la création d’une illustration et d’un slogan dont on choisira le public auquel s’adresse cette affiche.

Il apparaît que l’affiche peut constituer un support d’une grande richesse significative et d’une grande fertilité didactique. L’élève peut signifier ses apprentissages à partir d’un support familier. Pour l’enseignant l’affiche peut donner lieu soit à de la transversalité langagières dans la mesure où elle permet d’écrire, de lire et de parler mais aussi parce qu’elle permet de construire des compétences spécifiques au décodage de ce type de support, soit à de l’interdisciplinarité en mêlant sécurité routière et langue française.

Jean-Claude Farault, CPD EPS.


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