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L’actualité éducative du N°379 - Décembre 1999

L’INRP : Voulons-nous une recherche pédagogique ?

par Jacques George


On parle beaucoup de l’INRP, qui, comme la recherche pédagogique, n’a pas que des amis. Son nouveau directeur, Philippe Meirieu, avait demandé une inspection. Mais l’enquête de l’inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale (IGAEN) n’a pas toujours été conduite avec objectivité, et son rapport n’est pas exempt " d’erreurs ou de malveillances manifestes ", dit le directeur [1]. Vérifications faites, il n’y a pas plus de congés à l’INRP que dans les autres secteurs, et le vieillissement des personnels se retrouve aussi dans les autres organismes de recherche. Le directeur va corriger quelques faiblesses de fonctionnement, mais il définit clairement la finalité de l’INRP : " la démocratisation de l’accès aux savoirs ", finalité à laquelle il réfère toutes les activités de l’Institut.

Pour ce qui nous concerne, la question est : faut-il une recherche pédagogique ; si oui, par qui doit-elle être faite ?

Qu’il faille une recherche pédagogique devrait aller de soi : le temps n’est plus où l’on pensait que les élèves doués réussissent et les non-doués échouent, objectivement, qu’il y a de même de bons profs et de mauvais profs, qu’on n’y peut rien. L’INRP et les institutions qui l’ont précédé ont fait litière de ces idées commodes.

Mais des recherches qui montrent que rien n’est définitivement acquis - ni les dons, ni les succès, ni les structures et les modes de fonctionnement - ne peuvent que susciter incompréhensions, craintes, peut-être rivalités. Incompréhensions de ceux qui ne voient dans la pédagogie que question de bon sens, qui ne demande pas d’aller chercher on ne sait quoi en prenant les élèves pour des cobayes (comme si) Craintes de voir bousculée la quiétude des institutions et des personnels, appelés à se remettre en question. Rivalités peut-être : d’autres institutions, universités, IUFM, CNRS, etc., font aussi de la recherche pédagogique, les frontières sont fluctuantes. Une menace de délocalisation depuis plusieurs années a créé un climat délétère [2]. Nous ne pouvons oublier que les mouvements pédagogiques ont toujours trouvé dans l’INRP un lieu d’accueil (le siège social du Comité de liaison des mouvements - Climope - est symboliquement rue d’Ulm) et sont liés à lui par un accord de 1985. Il y a bien deux lettres communes entre l’INRP et notre CRAP ! Plusieurs d’entre nous sont engagés dans des recherches INRP, récemment sur la démocratie à l’école, ou collaborent à des publications INRP ; des chercheurs INRP écrivent dans nos Cahiers, le n° 307 sur l’éducation à la santé était le fruit d’un colloque INRP ; nous souhaitons que ces liens entre les Cahiers et l’INRP se maintiennent et se développent  [3].

C’est dire que nous nous sentons concernés par les querelles qui sont faites à l’INRP et par le maintien d’une recherche pédagogique libre et vigoureuse.

Ce qui n’est pas simple. Une distinction entre une recherche fondamentale, dans les universités, et une recherche appliquée, dévolue à un INRP rénové, n’aurait pas plus de sens que dans d’autres domaines : les deux volets doivent être en dialogue constant. Et " il faut reconnaître combien l’élaboration de connaissances originales ou de théories nouvelles, bien loin de correspondre à une demande sociale ou politique préalable, peut quelquefois la précéder, la façonner ou la modifier : nombre de savoirs nouveaux ne déclenchent-ils pas des transformations dans le système des représentations et des attentes collectives ? "  [4]. Mais cela introduit une incertitude qui peut déranger une représentation traditionnelle de l’éducation. Innovation et recherche, " l’une plus intuitive, l’autre plus construite, l’une plus empirique, l’autre plus théorisée ", sont liées : " l’innovation possède ses logiques et ses savoirs. Elle produit aussi des savoirs en agissant sur le réel et en informant sur lui. La recherche pour sa part peut aider au développement des pratiques innovantes, comme à la prise de conscience la plus développée de leurs repères et de leurs présupposés. Elle peut aider encore à dépasser le niveau local et spontané de l’innovation. Elle peut surtout donner sens et légitimité aux expériences innovantes en favorisant leur expertise et leur cumulativité, orientant ainsi vers une définition de la recherche-développement en éducation " (ibid). Enfin, s’il est normal que les activités de recherche portent sur les points sensibles dans le présent - violence, insertion, pratiques, etc. - il faut aussi qu’elles puissent porter sur d’autres points, car la " demande sociale comporte aussi ses points aveugles ". Entre autres l’histoire de l’enseignement, qui relativise la référence spontanée à l’école qu’ont connue les adultes, ou la formation des enseignants : le sacrifice d’une trop grande partie de la formation continue à l’exigence sociale (pas de classe sans maître) en est un exemple criant  [5].

Un problème, la diffusion : l’INRP publie beaucoup d’ouvrages et de périodiques, de grande valeur souvent, mais l’enseignant de base qui réside loin d’un CRDP peut difficilement les consulter et même savoir ce qui existe ; comme d’ailleurs pour les publications du CNDP et des CRDP, des IUFM, des mouvements pédagogiques (des Cahiers pédagogiques !).

C’est là que Ph. Meirieu avance l’idée d’un correspondant de l’INRP dans chaque lycée ou collège, dans chaque circonscription primaire. Avec à la fois, je suppose, un rôle de relais dans l’information sur les publications et d’entraînement à participer à la recherche, à faire le lien entre les chercheurs et les praticiens - sans qu’il s’agisse de dresser une cloison étanche entre ces deux catégories.

La recherche pédagogique, comme toute recherche, peut déranger. Il faut qu’elle soit libre, même si elle dérange  [6]. Elle ne peut pas dépendre des orientations conjoncturelles du Ministère ou de sa Direction des enseignements scolaires (DESCO), même si nous savons que celle-ci joue un rôle important de soutien des innovations.

Elle ne doit pas rester confinée à un petit monde de chercheurs ; c’est le dialogue entre chercheurs et praticiens qui lui donne sens et valeur, c’est son lien avec la diffusion des résultats de la recherche qui lui donne une portée pratique. Cela pose des problèmes de structure, appelle des liens originaux entre l’INRP et des équipes de terrain. Mais Ph. Meirieu peut rappeler que, si de tels liens avaient existé, Freinet n’aurait pas été contraint en 1950 d’ouvrir une école privée  [7].

Ce qui est en jeu, c’est aussi la qualité du débat sur l’éducation et l’enseignement.

Jacques George


L’INRP est l’héritier du Musée pédagogique, créé en 1879 sous l’impulsion de F. Buisson et installé 29 rue d’Ulm depuis 1932. À plusieurs reprises, on y dissocie un organisme de recherche (Institut pédagogique national, IPN, en 1956) d’un organisme de documentation (Office français des techniques modernes d’éducation, OFRATEME, en 1970 ; Centre national de documentation pédagogique, CNDP, en 1976). L’IPN devient en 1970 Institut national de recherche et de documentation pédagogiques (INRDP), en 1976 Institut national de recherche pédagogique (INRP). Le Musée pédagogique devient Musée national d’histoire de l’éducation, installé à Rouen en 1980. Cette histoire complexe est le signe d’une position institutionnelle au carrefour de la recherche, du " terrain " et des intérêts des éditeurs, qui fait que " l’INRP est parfois un enjeu "  [8], économique et politique.


[1Un seul exemple : une " vendeuse en boulangerie " est employée comme vacataire à des décryptages de bandes magnétiques ; " quand le contrat précise que la tâche ira jusqu’à l’aide à l’analyse de contenu, on peut sans doute s’interroger ", dit le rapport, négligeant le fait que ladite vendeuse a une maîtrise en sociologie.

[2Des institutions mieux en cour, comme l’ENS Ulm, lorgnent sur les locaux. Il semble aujourd’hui que le maintien d’un site à Paris, bd Bessières, soit assuré. Un site à Lyon est déjà en fonctionnement.

[3En toute liberté. Nous n’oublions pas qu’en 1972, l’INRDP avait dénoncé le contrat par lequel il assurait la production de nos Cahiers pédagogiques, coupables au dire du ministre de l’époque, d’avoir politisé cette publication.

[4Schéma directeur de l’INRP 1999.

[5C’est pourquoi doivent entrer au Conseil d’administration des représentants des fédérations de parents, du Conseil de la vie lycéenne, des professeurs associés et des collectivités territoriales.

[6La restriction du champ de responsabilité de la Direction de l’évaluation et de la prospective (DEP) du ministère, qui a produit tant de travaux fondamentaux, ne laisse pas d’être inquiétante. Espérons qu’elle n’est pas significative, et que la Direction de la programmation et du développement (DPD) qui la remplace pourra fournir d’aussi utiles données.

[7Le Monde, 1.9.1999.

[8 J. Hassenforder, in Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation, Nathan, 1994.