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L’ESPÉ : un cas d’école

Nous avions parlé dans les actualités éducatives du numéro 507 de la revue de difficultés rencontrées au moment de la mise en place des ESPÉ (Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation). D’espoirs que les enseignants portaient pour la suite aussi. Illustration ici d’une ouverture bien difficile.


Lorsque le ministère a lancé l’ambitieux projet des ESPÉ, il s’est adressé aux universités et leur a confié la réalisation du projet, recommandant fortement aux universités d’un même site de travailler ensemble pour construire une école de formation des enseignants à la hauteur des enjeux du système éducatif, ce qui est dans l’intérêt de tous. Sur certains sites, la décision prise (au terme d’un long et douloureux processus de négociation et d’influence, au cours duquel les jeux d’acteurs et les phénomènes de pouvoir furent bien plus déterminants qu’une quelconque réflexion sur la formation des enseignants) a consisté à donner à l’ESPÉ le statut d’une école interne rattachée à une des universités du site (université A), et pilotée (de très loin) par un Comité de Pilotage constitué de l’ensemble des partenaires (dont les autres universités).

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Façade de l’université Paris V Descartes - Photo Pierre Dubois

Que s’est-il passé ensuite ? Eh bien, rien que n’aurait pu prédire la théorie des choix publics* lorsqu’elle envisage le comportement des élus comme recherchant rationnellement leur propre intérêt (qui inclut l’intérêt collectif, du moins tel qu’ils le conçoivent) et notamment leur chance d’être réélu. Conformément à cette théorie, que feraient les élus de l’université A à laquelle on a confié, pour deux ans seulement, les clefs de l’ESPÉ ? Dans un contexte institutionnel d’autonomie des universités, ils utiliseraient une partie des ressources de l’ESPÉ pour satisfaire les composantes historiques et pérennes de leur université, celles qui demandent légitimement des postes ou celles qui cherchent à financer des projets qui passionneront leurs étudiants. Les demandes de ces composantes sont légitimes, il n’y a pas de raison d’en douter et l’université A dispose, avec le budget de l’ESPÉ, d’une manne inattendue pour les satisfaire.
En répondant à ces demandes légitimes, les élus satisfont coïncidemment leurs futurs électeurs et augmentent leurs chances d’être réélus. Et c’est ainsi que les moyens reçus du ministère pour la formation des enseignants sont réalloués à d’autres formations. Le ministère et le Comité de pilotage auraient dû y penser !

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Toulouse Le Mirail - Photo Pierre Dubois

Ils auraient pu éviter le mauvais départ des ESPÉ s’ils s’étaient posé la question suivante : quelles décisions ont le plus de chances d’être prises, étant donné le contexte institutionnel et politique local ? Cette question vaut également pour les mois à venir car tout n’est pas encore joué. L’enjeu aujourd’hui, est de déterminer où seront inscrits les étudiants de l’ESPÉ dans deux ans, car de cette décision dépendra la configuration future de l’ESPÉ. Si les étudiants sont inscrits en première inscription dans les universités et en seconde inscription dans l’ESPÉ, l’ESPÉ ne sera alors qu’un regroupement de différents masters disséminés dans les universités. Si les étudiants sont inscrits en première inscription dans l’ESPÉ et en seconde inscription dans les universités, l’ESPÉ recevra directement les moyens de son fonctionnement et pourra alors organiser avec les universités une formation des enseignants à la hauteur des missions qui les attendent.

Françoise Larré - Maitre de conférences

**Buchanan et Tullock

Voir en ligne : L’actualité éducative du n° 507 - septembre 2013 "ESPÉ : en route !"