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N°460 - Dossier "Enseigner la géographie aujourd’hui"

Jouer au citoyen avec Google Earth

Par Caroline Jouneau-Sion

Les élèves de 4ème du collège Germinal de Raismes (banlieue de Valenciennes) se sont initiés à l’utilisation du logiciel Google Earth dans le cadre d’une étude de cas. Ce cas est un projet « réel » d’aménagement du territoire : la construction d’une boucle d’essai ferroviaire à grande vitesse dans le Valenciennois. Un sujet bouleversant la vie locale, un argumentaire simple, une documentation abondante,... que rêver de mieux ? Caroline Jouneau-Sion décrit les quatre étapes du dispositif pédagogique et en analyse les faiblesses et les points forts.

Malgré des images disparates, parfois imprécises, Google Earth est en train de devenir « le » portail de référence des représentations de l’espace et de communication sur les territoires du monde entier. Car Google Earth offre un accès gratuit à un ensemble d’images satellites, couplées à des couches d’information variées, depuis le tracé des routes jusqu’aux vues panoramiques d’un lieu. Un logiciel permet d’ajouter ses propres couches d’informations : cartes, textes, photos, tracés... Aussi mes élèves se sont-ils initiés à son utilisation lors d’une étude de cas (expérimentation Eductice) [1].
Ce cas est un projet « réel » d’aménagement du territoire, la construction d’une boucle d’essai ferroviaire à grande vitesse dans le Valenciennois. Ses importants enjeux sociaux et professionnels ont un écho retentissant : articles dans la presse régionale, reportages FR3, sites internet aux positions contrastées, manifestations et campagne d’affichage. De multiples acteurs se sont prononcés, maires, communauté d’agglomération, industriels, associations de défense, citoyens. Leurs arguments sont facilement identifiables : emplois, risque d’une délocalisation en Tchéquie, qualité de vie, protection de l’environnement. Un sujet bouleversant la vie locale, un argumentaire simple, une documentation abondante,... que rêver de mieux ?

Description du dispositif pédagogique [2]

Plutôt qu’une classique étude de documents dans un chapitre de géographie, j’ai choisi le jeu de rôle. Il est chronophage mais plus motivant par sa dimension ludique, et surtout, plus propice à une éducation à la citoyenneté préparant à cette future « participation efficace et constructive à la vie sociale et professionnelle, [à une prise en compte de la] part de subjectivité ou de partialité d’un discours [et à une capacité à] identifier, classer, hiérarchiser, soumettre à critique l’information et la mettre à distance » [3].
Ce jeu se déroule en quatre étapes [Inconvénient majeur : un élève absent une heure ne peut pratiquement plus participer au reste du jeu, sa démotivation est forte et contagieuse... ] :

  1. Première séance (1 h), chaque élève renseigne un questionnaire papier en analysant un texte sur le pôle de compétitivité I-Trans [4] auquel sont associées les très importantes entreprises ferroviaires du Valenciennois et une carte thématique sur la répartition des emplois par secteur d’activité dans le Valenciennois. Trois objectifs sont poursuivis de concert : prise en main des « commandes » qui seront utilisées la séance suivante, compréhension générale des enjeux du projet et présentation des informations disponibles. Google Earth comprend un logiciel, installé sur ordinateur et l’utilisateur peut ainsi accéder à une base de données en perpétuel enrichissement, sélectionner celles qui l’intéressent et les visualiser sous forme de cartes. Il peut ajouter ses propres informations sous forme d’images, de textes attachés à un lieu, de liens hypertextes, de tracés ou de cartes thématiques et les faire apparaître ou disparaître à volonté.
    Cette étape ne nécessite pas de compétence « technique » spéciale, la plupart des élèves ont déjà manipulé Google Earth de manière intuitive à la maison. Ceux qui découvrent l’outil bénéficient du soutien des plus expérimentés et tous m’ont déjà vu utiliser Google Earth. L’important est de « faire acquérir à chaque élève un ensemble de compétences lui permettant [d’] utiliser [cet outil numérique] de façon réfléchie et plus efficace » [5].
  2. Deuxième séance (1 h), chaque élève se voit attribuer un rôle en fonction de sa personnalité ou de son projet professionnel : la plus dynamique est sous-préfet, les plus rigoureux sont chefs d’entreprise et les plus revendicatifs, habitants de la zone menacée par les nuisances. Les deux journalistes d’un jour rêvent de l’être vraiment... plus tard. Chacun doit, à l’aide d’une fiche-formulaire, déclarer son point de vue et préparer son argumentaire. Il peut travailler seul ou en groupe avec les camarades de son choix. Les groupes d’affinité se heurtent rapidement aux divergences de point de vue et des groupes d’opinion se forment alors sans que j’intervienne. Chaque élève doit montrer une capacité à sélectionner des informations pertinentes et surtout, à les hiérarchiser. Mon travail est de circuler entre les groupes en suscitant l’organisation de l’argumentaire. Certains prolongent leur travail à la maison, notamment pour mettre en forme leur intervention orale.
  3. La réunion publique (1h30) est animée par « Mme le sous-préfet et son directeur de cabinet ». Chacun présente son point de vue et ses arguments, seul ou au sein d’un groupe d’opinion. La plupart appuient leurs arguments à l’aide d’un document présenté sous Google Earth. Les journalistes filment, et l’ensemble de l’assistance pose des questions pour aider un intervenant en difficulté en lui suggérant un argument, ou le pousser dans ses derniers retranchements.
  4. Tous les acteurs acceptent le principe de l’aménagement de la boucle d’essais ferroviaires quitte à en contester telle ou telle modalités d’application. Le sous-préfet propose alors une réunion de concertation (30mn) pour trouver un tracé acceptable par tous les protagonistes. Les critères d’évaluation des huit tracés proposés sont déterminés en commun. Il faut en choisir un qui soit équitable. On constate que toute décision d’aménagement sacrifie des intérêts particuliers pour le bien de la collectivité et que le bon compromis n’est souvent que la moins pire des solutions.
    L’évaluation est prise en charge par le sous préfet et les journalistes : en fonction d’une grille que j’ai élaborée. Pour la première séance, elle porte sur l’implication de chacun dans son rôle, sa capacité à travailler en groupe, en autonomie et enfin à jouer. Pour la deuxième séance, elle porte sur la pertinence de la prise de position, des arguments et des informations choisies par rapport à la fonction des personnages et enfin sur l’utilisation du logiciel et la qualité de l’expression orale. Il ne s’agit donc pas de dire qui a raison ou tort, mais d’analyser la capacité des acteurs à présenter une argumentation pertinente.

Qu’apporte ce jeu de rôle ?

Forme (le jeu de rôle) et outil (le logiciel Google Earth) se sont articulés efficacement pour atteindre les objectifs de ce cours de géographie et d’éducation à la citoyenneté.

Changer de posture

Le jeu de rôle est une forme pédagogique désormais éprouvée, en Histoire, en Géographie ou en Education Civique (par exemple, www.discip.ac-caen.fr/histgeo/ludus/). Jouer c’est passer du bon temps ensemble, c’est aussi avoir le droit de se tromper. La relation pédagogique change : plus de bons ni de mauvais élèves, une présence professorale différente... Certaines compétences comme jouer la comédie, animer un groupe sont rarement valorisées à l’école. Le travail de l’enseignant est bouleversé, il doit concevoir un scénario, faciliter (mais pas trop) l’accession des différents acteurs aux données utiles. Il est celui qui anime, une personne ressource et non celui qui dit le vrai et évalue. Mais ce jeu a ses règles : pour convaincre l’autre il faut savoir analyser une carte, confronter des documents de nature différente, analyser un problème... argumenter. L’élève-chef d’entreprise devra décider de ce qui est bon pour son entreprise, et c’est parfois en opposition avec ce qu’il pense comme individu. Cela demande une capacité à se distancier et un travail de sélection et de hiérarchisation de l’information. Certaines « fortes têtes » se prêtent d’autant plus volontiers à ce jeu qu’ils se sentent d’abord en terrain connu : je joue la comédie, je m’amuse, je filme, j’asticote mes camarades. Mais, pour exceller dans ces domaines, ils doivent passer par l’analyse des documents !

Google Earth, un outil au service du citoyen

Le projet d’aménagement, le territoire, les personnages mis en scène ont été choisis pour coller le plus possible à la réalité. Une réalité en partie familière : l’aménagement discuté est à une vingtaine de kilomètres de leur collège, mais sur un territoire différent : plus rural et socialement plus favorisé. Or, décentrer les élèves par rapport à leur place, leur rôle habituels dans la société leur permet de relativiser les arguments. J’ai pu ainsi mettre en place une géographie active : les cartes et autres documents proposés n’étaient plus à apprendre mais à analyser pour un projet concret et réel qui pouvait avoir des retombées dans leur entourage. La géographie est devenue un outil de gestion d’un territoire dont la maîtrise est cruciale pour les habitants, les professionnels et la Région. Or, Google Earth est à la disposition de tous les citoyens, sa prise en main rapide, il permet de croiser les données cartographiées, de s’informer pour argumenter. Ainsi les images accessibles par Google Earth ne sont plus une vision incontestable de la Terre, mais une représentation de l’espace utilisée pour convaincre. Cet apprentissage est donc fort utile, alors que l’information cartographiée envahit les medias.

Les limites

Tempérons les enthousiasmes : le travail préalable de l’enseignant est énorme, non transposable, à peine réutilisable deux années de suite si, comme c’est cas, le projet traîne un peu. Ce jeu ne fonctionne qu’avec une bonne ambiance de classe, et c’est mieux si vous avez déjà joué un peu avec eux avant (en éducation civique par exemple, voir www.discip.ac-caen.fr/histgeo/ludus/fichjeu/Fjnains.html). Le rôle du sous-préfet est difficile à tenir : maître du jeu, il devait connaître préalablement le rôle et la compétence de chacun des acteurs du territoire : trop difficile en 4ème, même avec une bonne préparation en amont. Il serait judicieux de lui donner un rôle plus formel : s’assurer que chaque enjeu est évoqué, que chaque groupe de pression a pu d’exprimer...

Globalement, ce jeu de rôle est une réussite. Sur le plan disciplinaire, les prestations orales ont mis en œuvre un raisonnement réellement géographique : l’espace est compris comme une ressource soumise aux intérêts les plus contradictoires, et qui devrait être aménagé pour le moins mal être de tous. Le territoire est compris dans toute sa complexité, comme un système dans lequel les décisions prises concernent tous les acteurs. L’utilisation du logiciel n’a posé aucun problème en 4ème. Mais la fiche qui cadre la préparation de la réunion publique est indispensable, elle guide la détermination d’une opinion, prépare le travail d’argumentation. Les questions spontanées de l’assistance ont, la plupart du temps, été pertinentes, utilisant parfois des raisonnements entendus lors de cours précédents. L’évaluation a bien fonctionné, même si les élèves sont bien plus sévères que le prof. Enfin, le fait de filmer a eu un impact positif sur la présentation.

Plus généralement, les élèves ont effectué le travail demandé dans la bonne humeur. Endosser la peau d’un personnage leur a permis de surmonter une certaine pression scolaire : c’est le personnage qui prend en charge les arguments, l’éventuelle confrontation. Le travail s’est fait en toute autonomie et le prof a observé durant quatre heures sans intervenir, sans avoir à convaincre d’une vérité scolaire. Le rêve de tout pédagogue, non ?

Caroline Jouneau-Sion, Professeure d’histoire géographie, Professeure associée à l’INRP, équipe Eductice.


- Télécharger Google Earth



[2Description plus complète, des vidéos de la classe et l’ensemble du matériel utilisé : http://cjouneau1.free.fr/boucle.html

[3Socle commun des connaissances et de compétences, BOEN n° 29, 20 juillet 2006.

[4I-Trans est un des 16 pôles de compétitivité scientifique et technologique à « visibilité mondiale » organisés pour maintenir en France des activités industrielles de haute technologie. Il associe la conception, la construction et la maintenance de matériels ferroviaires « du futur »dans le Nord-Pas de Calais et en Picardie.

[5Socle commun, pilier 4.


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