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Jean-Michel Zakhartchouk : trois p’tits cours et puis s’en va...

5 juillet 2013

Pour Jean-Michel Zakhartchouk cette fin d’année est toute particulière : c’est la dernière de sa carrière. Qui a côtoyé Jean-Michel connait sa force douce et sa détermination à combattre pour une école plus juste. Nous tenons à marquer ici une carrière au service du savoir et de la culture pour tous les élèves. Et à saluer l’infatigable compagnon de route du CRAP et des Cahiers pédagogiques.


Tu viens de faire tes derniers cours, après... Après combien d’années combien d’années au fait ?

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Lors du pot de départ, très émouvant, j’ai dit à mes collègues qu’un nombre non négligeable d’entre eux n’était pas scolarisé lorsque je suis arrivé au collège, il y a vingt-six ans. Je n’ai connu que trois établissements, je me suis attaché au collège Jean-Jacques Rousseau de Creil, qui était aussi le terrain sur lequel m’appuyer pour à côté faire de la formation ou écrire sur la pédagogie.

As-tu toujours enseigné le français et seulement le français ?

J’enseigne le “français” et pas les Lettres comme j’aime le dire. Une matière qui est aussi une méta-matière et qui permet beaucoup d’ouvertures interdisciplinaires. Je ne me suis jamais enfermé dans ma forteresse et j’ai eu grand plaisir à travailler avec des collègues d’autres matières, en particulier au moment si regretté des “itinéraires de découverte”.

Tu es resté longtemps à Creil. Pourquoi ce choix ? Qu’y a-t-il de particulier dans cette ville, dans ce collège, qui t’ait amené à t’y fixer ?

Il y a des raisons très conjoncturelles, dont la proximité de Paris, Paris qui m’est indispensable et que j’aime passionnément ! Après, oui, le fait de travailler avec des élèves à qui on peut apporter tant de choses, m’a permis d’accorder mes convictions politiques avec un plaisir à éveiller à la culture nombre de jeunes (un de mes objectifs). J’ajoute que je suis aussi inséré dans la vie politique locale depuis pas mal d’années et tout cela s’articule bien dans mon parcours. Enfin, être en éducation prioritaire me permet dans les formations de dire : ce qu’on peut faire ici, il n’y a aucune raison de ne pas le faire ailleurs (où ce sera bien plus facile...)

Tu répètes souvent que l’école n’a pas autant changé qu’on le dit. Qu’est-ce qui demeure alors ? Est-ce que des choses évidentes ont cependant changé ?

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Une anecdote : lors du bilan avec mes sixièmes en fin d’année, une élève a écrit : “C’était mon cours préféré. Même si ça n’était pas vraiment un cours” (et juste après ”vous nous avez appris plein de choses”.) Quelle conception a cette élève du “cours” pour dire que ce que je fais, et qui est loin d’être aussi révolutionnaire que je le souhaiterais parfois, n’est pas un “vrai cours” (bien qu’elle l’apprécie !). Je crois que le cours magistral règne encore en maître. Même si c’est sous des formes aménagées.

De même, il ne faut pas surestimer les changements de comportement des élèves. Quand je suis arrivé à Creil, un mois après la rentrée, les profs étaient en grève parce qu’une élève avait frappé un enseignant. En revanche, il y a effectivement des problèmes d’attention en classe et de difficulté à obtenir un travail à la maison conséquent, des lectures réelles,etc.
En positif, il y a des choses dans mon collège qui ne posent pas problème : s’intéresser à la méthodologie, travailler en projets. La vie syndicale s’est éteinte, pour le meilleur (moins de corporatisme) et pour le pire (pas de mémoire collective et d’action reliée à des perspectives nationales). Peu de politisation, ce que je regrette. Mais beaucoup de bonne volonté, d’énergie, souvent mal valorisée, parce que l’on ne sait pas toujours bien s’organiser de manière professionnelle.

A quoi ressemble un dernier mois de cours ? Quelle couleur ont ces cours ?

On sait que les fins d’année ne sont pas toujours des moments très brillants pédagogiquement. Sans soleil cette année, les couleurs ont un côté gris. Mais je garderai un très bon souvenir de mes tout derniers “cours”, à regarder par exemple avec délectation ce film que je connais par coeur “Peau d’âne” dans un plaisir partagé avec mes sixièmes.

Est-ce que des portraits d’élèves te reviennent ? Des évènements particuliers ? Un cours entre tous ?

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Enormément bien sûr me reviennent. Cela peut être cet élève de 4°, devenu d’ailleurs insupportable par la suite, revenant d’une journée d’écriture avec l’écrivain Christian Grenier et déclarant le soir à ses parents qu’il voulait devenir lui aussi écrivain. Ou cet autre qui produisait de beaux textes et qui s’est retrouvé pour longtemps en prison pour meurtre. Ou encore, le cours bien particulier avec les caméras de France 2, un travail de groupes autour de Notre-Dame de Paris, qui se passait vraiment bien et dont on n’a gardé qu’un flash de quelques secondes au 20h cependant (mais quel dommage de n’avoir jamais obtenu les rushes). Il y a eu bien sûr des moments difficiles, des cours où on perd tant de temps à ramener l’ordre, où on finit par renvoyer l’élève impossible, l’agressivité de certains, etc. Mais cela s’oublie devant les moments de grâce, quand, en itinéraire de découverte, des élèves refusent de sortir pendant la récréation parce qu’ils veulent continuer leur affiche ou leur texte pour le carnet de bord du navigateur, etc.

Qu’est-ce qu’enseigner t’a appris ? Les élèves que tu as rencontrés, à qui tu as fait cours, que tu as suivis, peut-être sur des familles entières, quel homme est-ce que cela a fait de toi ?

Je suis à bien des égards très éloigné de la vie de mes élèves. Je ne connais pratiquement pas les chanteurs qu’ils écoutent, les films qu’ils regardent. A la rigueur, je suis un peu plus au courant du football. Il est d’ailleurs bon qu’ils aient des jeunes collègues sans doute culturellement plus proches. Mon plaisir principal est d’écouter un opéra ou de lire un roman classique. Et pourtant, j’essaie de leur faire partager mes enthousiasmes culturels, trouver des ponts entre les cultures, profiter de la moindre passerelle possible. J’aime les faire sortir de la médiocrité, leur faire croire dans leurs possibilités. Les outils privilégiés : tout ce qui est projet, et le théâtre, qui a été une passion transversale à ma vie d’ancien élève et de prof. Oui, j’ai des élèves dont j’ai eu les parents comme élèves, je peux suivre les cheminements et ce que je puis dire que de ma carrière en ZEP ressort une profonde colère contre ceux qui méprisent cette population, qui n’ont qu’ironie pour les élèves. Je déteste les chansons (genre Fatal picard) ou sketches qui salissent cet environnement qu’un ancien principal célèbre pour l’affaire des foulards (devenu député RPR) qualifiait de “poubelle sociale”. Et ceci sans aucune démagogie. Je sais aussi que je suis dans le collège qui autrefois avait comme élève Faïd Ridouane, célèbre pour ses braquages et sa récente évasion heureusement ratée...

Si tu avais tous tes anciens élèves réunis devant toi, aurais-tu quelque chose à leur dire, un poème, une chanson, un texte à leur transmettre à tous, petit caillou dans la poche pour la suite de leur chemin ?

Ca fait un peu solennel... Mais je dirais ce que j’ai rapporté à mes collègues aujourd’hui dans le pot d’au revoir : je souhaite à chaque élève de pouvoir plus tard pratiquer un métier qu’ils aimeraient autant que j’aime le mien.
Mais je continuerai à évoquer les combats menés pour faire vivre la culture chez des élèves qui en sont à priori éloignés, contre la résignation et le manque d’ambition : hier soir, au repas d’au revoir, une collègue m’a dit : « C’est bien de dire ça, il est utile de nous rappeler pourquoi on est là finalement »