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Jean-Marc Houzet, instituteur à l’école Vitruve : Entretiens et analyse de pratiques

Françoise Serrero - L’Harmattan, 244 pages, 2009

13 novembre 2009

Françoise Serrero a « monté » des entretiens, des conversations, des réunions, des paroles de Jean-Marc Houzet comme on monte un film. Cela donne un livre surprenant et passionnant, qui nous fait rencontrer un homme, un pédagogue et sa pensée en acte. Le langage est celui du quotidien, du parlé courant. Rien ou peu de choses, dans le style, sont coupées. Cependant, Françoise Serrero a donné des titres aux chapitres, aux paragraphes. Elle a créé des ruptures, des distinctions, des articulations, elle y a mis son regard d’ethnologue et nous donne ainsi à suivre une pensée forte et opératoire.
Jean-Marc Houzet propose un autre univers conceptuel, fondé sur le grand groupe qui éloigne la prégnance affective dans l’apprentissage et la trichotomie, néologisme signifiant Projet, Social, Acquisition. Il faut rajouter le temps. Par exemple, le projet des CP est d’apprendre à lire et de découvrir l’école élémentaire. Pour Houzet, c’est le même projet, l’apprentissage de la lecture se fait par l’appartenance au groupe social de celles et ceux qui savent lire. Ce n’est pas d’abord l’effort technique d’apprendre la correspondance des sons et des lettres. La technique suit cette appartenance. « Si un CP ne sait pas lire, c’est le problème de tous les CP » (page 151). Cela a des liens avec l’enseignement mutuel. « C’est à plusieurs que tu apprends à lire tout seul. » (page 101). Tout, ou presque, se passe par le groupe et le grand groupe : « le grand nombre ça rend intelligent » (page 45), cela distancie chacun de son affectivité et oblige à argumenter. Pour la même raison, l’AG est fondatrice, crée un langage commun, cela permet aux enfants d’être reconnus « comme en train d’apprendre » (page 96) et cette valorisation est fondamentale.
En général, les instits ont « l’illusion de leur liberté » (page 192), ils ferment la porte de leur classe et voudraient n’avoir à faire qu’à des élèves. Or, les enfants entrent avec leurs problèmes sociaux que la porte fermée empêche de prendre en compte et qui stagnent comme problèmes insolubles, « embouteillage » permanent. « Si tu retrouves ta liberté de concevoir, tu peux trouver les réponses » dit Jean-Marc Houzet. «  Il y a une perte de sens, et c’est ce qu’on appelle la bureaucratisation » (page 201), la division du travail poussé jusqu’à la division de l’humain, l’enfant élève à l’école, prié de déposer à la porte ses misères sociales et enfant vraiment enfant dans le reste de sa vie.
À Vitruve, on prend l’apprentissage comme un rapport social au savoir (les acquisitions) et à l’institution-école, l’institution qui sert à apprendre, avec le grand groupe, la communauté qui y vit, y travaille et tâche d’apprendre. La cohérence des adultes (enseignants et parents) est très importante, car elle formalise l’appartenance au groupe. La moquerie est interdite, et ce n’est pas une mince affaire, « la moquerie, c’est le chacun sa peau » (page 30). Il est hors de question d’avoir honte de quoi que ce soit, surtout honte de ne pas savoir de ne pas comprendre… La concurrence entre élèves est bannie ; au contraire, les problèmes trouvent solution dans des groupes, une forme de cogestion : les services (groupes nommés ainsi au sens groupe qui rend service) et les commissions (CCT : Commission de Contrôle du Travail ; CCC : Comité de Contrôle de Compréhension).
Françoise Serrero nous donne à rencontrer un homme remarquable dans son travail. On suit son cheminement, on voit la précision de sa pensée, précision du vocabulaire, précision minutieuse et passionnée, précision d’orfèvre. On y voit aussi la détermination sans pitié de cet homme pour les enfants et pour lui-même. Il voulait transmettre les méthodes du travail intellectuel et pensait que les certitudes viennent de l’expérimentation. Qui veut transférer peut imiter (un peu), mais surtout, doit bâtir.

Aurélien Péréol