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N° 542 - Bienveillants et exigeants

«  Je me suis demandé ce que je savais faire  »

Entretien avec Grégoire Solotareff

Illustrateur, plasticien, auteur de plus de 150 livres pour enfants, Grégoire Solotareff est bien connu des enfants, de leurs parents et de leurs enseignants. Il nous parle de son parcours scolaire et professionnel atypique et de son rapport à la littérature.

Vous n’êtes allé à l’école qu’à 11 ans. Quel souvenir gardez-vous de cette rencontre tardive avec le système scolaire ?

J’étais très excité de rentrer au collège après une enfance à la maison. La première journée fut un désastre. Après l’appel des 1 500 élèves par leur nom (en général écorché) au hautparleur dans une cour bétonnée, on a eu droit au discours d’un proviseur à l’allure de commissaire de police odieux, au Lycée international de Saint-Germain-en-Laye. Nous y étions inscrits pour pouvoir suivre des cours de russe, rarement enseigné ailleurs. Ensuite, il s’est agi de remplir des fiches dix fois dans la journée, avec des pions qui vous insultaient au moindre bruit.

J’ai toujours eu des soucis avec l’autorité, surtout arbitraire, et je ne l’ai jamais acceptée. J’ai fini par me faire renvoyer du lycée en voulant faire respecter les petits changements gagnés difficilement en 68. Je pense que les choses ont un peu changé. Je l’espère.

Ensuite, dans les jours et les semaines qui ont suivi, je me suis rendu compte que les élèves autour de moi avaient un niveau scolaire semblable au mien, mais culturel assez bas, même très bas. Souvent les filles étaient quand même plus évoluées sur ce plan, surtout les étrangères. Elles lisaient davantage et connaissaient un peu les noms de l’histoire de l’art !

Comment êtes-vous venu à l’écriture et à l’illustration, et plus particulièrement de livres pour enfants ?

Après de longues études, comme tout le monde !

Non. J’ai fait effectivement de longues études (j’ai été médecin quelques années). Je n’ai pas fait d’études artistiques (qui à mon sens d’ailleurs ne servent pas à grand-chose). Un jour, vers 30 ans ou un peu plus, je me suis dit qu’il fallait réfléchir, à se construire une vie plus exaltante que celle qui consiste à rester de 9 h à 17 h derrière son bureau jusqu’à la retraite. Il était temps, mais c’est bien connu que les hommes réfléchissent tard. Je me suis demandé ce que je savais faire. Dessiner. Un peu. Très peu en fait, mais suffisamment pour en faire (sait-on jamais !) quelque chose. J’ai rencontré alors Alain Le Saux, à l’époque illustrateur et directeur artistique d’une revue, qui est devenu un ami très proche ensuite. Il m’a parlé de son métier et de sa vie de dessinateur, qui me paraissaient me correspondre parfaitement. Cela m’a suffi pour me décider en vingt-quatre heures de changer totalement ma vie.

Depuis, j’ai voulu également tenter l’animation au cinéma, cela a duré entre 2003 et 2014. Aujourd’hui, la littérature jeunesse occupe une grande partie de ma vie mais pas la totalité ; le dessin et les arts plastiques en général pour des recherches personnelles, que j’expose parfois, sont en revanche une activité quotidienne.

Vos personnages font souvent écho aux contes traditionnels. Quel rapport entretenez-vous avec la littérature patrimoniale ?

Elle m’a nourri. Ma famille vivait à l’étranger (Égypte et Liban) durant mon enfance, et l’attachement à la culture occidentale était très grand, voire exclusif, ce que je regrette un peu aujourd’hui. Nous savions que nous allions un jour ou l’autre rentrer en France, où étaient les racines culturelles de toute ma famille. Mon père était médecin et critique d’art, ma mère peintre et illustratrice pour des journaux. Tous deux d’origine étrangère, mais de langue maternelle française.

Nous avions à la maison beaucoup de livres de contes, beaucoup de livres d’art également, et pas de télévision, encore moins de jeux électroniques qui font que les enfants, malheureusement, ne s’ennuient plus. Le travail scolaire à la maison étant réglé dans la journée en quelques heures, trois au maximum jusqu’au collège, nous avions beaucoup de temps pour lire et dessiner. J’ai beaucoup copié Gustave Doré illustrant les contes de Perrault, d’autres dessinateurs, anonymes ou inconnus, des fables de La Fontaine en particulier.

L’enseignement de la littérature à l’école aujourd’hui fait-il assez de place à la littérature jeunesse contemporaine ?

Je suis un peu dubitatif sur l’enseignement de la littérature générale fait à l’école aujourd’hui, en tout cas des années 90 à maintenant. Pour moi, mais ce n’est que mon avis, il semble faire beaucoup de place à la littérature contemporaine pas toujours la meilleure, souvent la plus connue, rarement la plus intéressante. En dehors des grands classiques toujours plus ou moins enseignés, on trouve, jusqu’aux sujets du bac, des auteurs français assez médiocres, mais célèbres, souvent lauréats de prix littéraires.

Quant à la littérature jeunesse à l’école, les choses ont totalement changé, je crois, et elles continuent à évoluer. Dans les années 60, il y avait très peu de littérature jeunesse dans les librairies et encore moins à l’école. Aujourd’hui, les enseignants sont très au fait de ce qui se publie et ils suivent de façon étonnante les nouveautés, qu’ils font entrer dans leurs classes, parfois dès leur parution. Cela depuis le début des années 80, après un total changement de politique éducative.

Je suis très étonné de voir à quel point cette littérature se développe, certainement en grande partie grâce à cela. Le volume de littérature jeunesse française aujourd’hui doit être le double de ce qu’il était quand j’ai débuté en 1985.

Propos recueillis par Laurence Cohen

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Bienveillants et exigeants
La notion de bienveillance a fait ces dernières années une entrée en force à l’école. Son articulation avec la mission principale de l’école (transmettre) n’est pas simple, surtout lorsqu’on inscrit cette «  transmission  » dans l’exigence que tous les élèves parviennent à un niveau qui leur donne de l’autonomie.

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