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N° 563, Actualité de la métacognition

« Je crois à la puissance des mères »

Entretien avec Fatima Ouassak

25 septembre 2020
Fatima Ouassak, politologue et cofondatrice du Front de Mères, première association de parents d’élèves des quartiers populaires, nous parle de son parcours et de ses engagements.

À quoi a ressemblé votre parcours scolaire ?

Mes parents, arrivés en France au début des années 70 du Rif marocain, ont tenu à ce que mes études soient les meilleures possible. J’ai adoré l’école ! Je devais être première partout et j’aimais cela. Mes parents cherchaient le mieux pour moi et mes frères et sœurs, nous payant l’étude du soir, ce qui n’était pas simple pour l’ouvrier que mon père était.

Ce statut de très bonne élève m’a protégée de stigmatisations que je n’ai pas connues, sauf quelques exceptions qui me faisaient bien ressentir que j’étais un peu différente. Les fiches que nous faisaient remplir les enseignants, en début d’année, n’avaient que peu de lignes pour marquer le nom de mes frères et sœurs, une impossibilité pour moi qui en avait sept ! Ou alors j’avais des cours d’arabe, payés par l’ambassade du Maroc, alors que je parlais le tamazight [1] à la maison.

La qualité de mon dossier scolaire m’a permis d’entrer dans le lycée de centre-ville à Lille, à côté de l’antenne de Sciences-Po que j’ai intégrée après un bac S brillant. Là, mes parents n’ont plus compris la teneur de mes études ; il n’y avait plus rien de concret pour eux, surtout dans la vie étudiante faite de rencontres et d’une sociabilité qui était présentée par l’école elle-même comme nécessaire pour construire les futurs réseaux professionnels.

Les choses ne se sont pas passées ainsi quand vos propres enfants sont entrés à l’école ?

Pas tout à fait. J’avais déjà à l’époque une sensibilité écologiste. Je voulais que ma fille puisse bénéficier d’une alternative végétarienne aux repas avec viande à l’école maternelle. Ce fut, à ma grande surprise, une lutte féroce, alors que nous avions décidé, mon mari et moi, de ne pas impliquer nos enfants dans nos combats politiques. Ceux qui auraient dû être mes alliés, la fédération de parents d’élèves, les élus de gauche de Bagnolet, m’ont accusé de tous les maux ; j’étais accusée d’être une islamiste séparatiste qui allait ensuite exiger les repas halal. Pourtant, je n’ai jamais prononcé ce mot ou le mot «  porc  » dans les discussions. En revanche, les termes de citoyenneté, de laïcité ont été dévoyés et utilisés contre moi et les mères avec lesquelles je menais ce combat.

Il faut savoir que la question écologiste, contrairement à ce qu’on pense, est au cœur des cités. Elle n’est pas réservée aux classes moyennes et supérieures «  blanches  ». Les mères des banlieues sont constamment prises dans des dilemmes épouvantables. Elles achètent plus de viande que les autres catégories de population, ce qui n’est pas écologique, mais bien moins cher que les bons légumes. Alors, elles ont littéralement l’angoisse d’empoisonner leurs enfants avec des viandes de piètre qualité, la même qu’on sert souvent dans les cantines et contre laquelle nous nous battions. Elles veulent le meilleur dans les études, mais les établissements scolaires sont adossés à des autoroutes polluantes, manquent de professeurs. Dans certains quartiers, c’est un an d’étude qui manque aux élèves du fait du non-remplacement des enseignants. La question écologique est une question sociale.

Vous avez créé le Front de Mères pour continuer ces luttes dans les quartiers.

Il s’agit d’une organisation politique qui lutte contre les discriminations et les violences que subissent les enfants, un projet d’auto-organisation dans les quartiers populaires. On dit souvent que les femmes sont très présentes dans les luttes sociales et écologiques. Je dis, moi, que ce sont plutôt des mères ou des futures mères, celles qui sont du côté de la vie et non d’une idéologie mortifère comme le capitalisme. Je crois en la puissance des mères. Je suis convaincue que ces luttes écologiques, antiracistes, féministes, ou contre les violences policières qui s’exacerbent en ce moment, sont des questions sociales essentielles ; elles révèlent des systèmes oppresseurs.

Les quartiers ont un pouvoir politique qu’il faut éveiller pour qu’il devienne efficace. L’une de nos luttes, apparemment anodine, a concerné les ascenseurs souvent en panne des hautes tours de Bagnolet, inadmissible pour les femmes enceintes, les vieilles personnes. Rien n’a bougé malgré nos manifestations. Un jour, les jeunes de 15 ans, avec leur casquette, ont accepté de nous rejoindre sur la dalle et le problème fut immédiatement réglé : cette classe sociale des banlieues fait peur, c’est la classe «  dangereuse  », on a peur de son potentiel insurrectionnel.

Je peux dire que j’arrive à mobiliser autour de l’écologie dans les quartiers populaires à travers la question sociale, mais pas par les idées de gauche faites de partage et de rencontres qui sont viscéralement les miennes. Il y a eu trop de trahisons de la cause des classes populaires depuis quarante ans.

Pour vous, quelles actions l’école doit-elle entreprendre pour changer tout cela ?

L’école doit d’abord prendre conscience qu’il y a un problème systémique. Elle produit ses propres discriminations en plus de reproduire celles de la société. Mon parcours est rare, à n’en pas douter. Il faut que l’école regarde avec lucidité ses modes de fonctionnement discriminatoires et qu’elle affronte la question des inégalités pas uniquement raciales mais plus largement sociales, écologiques. C’est ce qui participera à la fondation d’un nouveau monde que tout le monde semble appeler de ses vœux.

Propos recueillis par Jean-Charles Léon

Photographie : Carole Lozano


[1Dialecte berbère parlé au Maroc dans le Haut Atlas, le Moyen Atlas et le Rif ainsi qu’en Algérie (Kabylie).

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À quelles conditions la connaissance de sa propre pensée peut-elle aider à mieux apprendre ? Quelle place pour les émotions, la confiance en soi, les stéréotypes ? Le point sur les nouvelles approches métacognitives.
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