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Enseignement agricole

Innovation : le pari du terrain

Monique Royer

17 novembre 2017

Les 9 et 10 novembre, l’enseignement agricole organisait à Dijon ses deuxièmes rencontres de l’innovation sur le thème du collectif. Choix ou nécessité ? La question est balayée par la diversité des projets proposés entre impulsion verticale et créativité de la base. Rencontre avec une interprétation foisonnante de l’innovation.


L’enseignement agricole est un système modeste par la taille, au regard de sa grande sœur Éducation nationale, composé de trois familles, celles du privé, du public et de l’associatif. Ses formations sont diverses en filière professionnelle, technologique, générale, par les voies scolaire, de l’apprentissage ou de la formation continue réunies au sein d’un même établissement. Il est peu ou mal connu, réduit bien souvent à une image de lieu d’accueil pour des élèves en mal d’orientation ou en difficulté scolaire. Il affiche pourtant une carte des formations du CAP à la licence professionnelle, des taux d’insertion professionnelle élevés, prône une dynamique pédagogique où la démarche de projet est prépondérante. Tourné vers le vivant, ancré dans un monde agricole en profonde mutation, évoluer est pour lui une nécessité.

Dans ce contexte, les rencontres de l’innovation pédagogique sont le reflet d’une ambition d’être visible, de montrer la créativité, les solutions conçues et mises en œuvre pour répondre à des questions diverses liées à l’enseignement de l’agro-écologie, à l’amélioration du climat ou de la réussite scolaires par exemple. Elles ont aussi pour ambition de partager, de diffuser les initiatives dans un élan collectif.

Marges et espaces d’autonomie

« Comment mobiliser les marges d’autonomie à travers les collectifs au sein et entre les établissements ? » la question est énoncée par Franck Provots, directeur d’Eduter ingénierie, une des composantes du dispositif national d’accompagnement des établissements d’enseignement agricole. Elle servira de filigrane lors des rencontres entre conférences, ateliers, barcamps réunissant plus de trois cents personnes.

L’innovation pédagogique ne se décrète pas, ne s’institue pas mais elle peut être favorisée par l’institution. La rénovation des diplômes, en particulier de la voie professionnelle, inclut une extension des espaces d’autonomie comme des quotas d’heures non affectées à des disciplines ou les enseignements à l’initiative de l’établissement. Ces espaces sont autant d’incitations pour les équipes à travailler collectivement pour répondre de façon transversale à des besoins repérés chez les élèves.

Au lycée Georges Desclaudes de Saintes (Charente-Maritime), des ateliers à visée philosophique sont organisés dans la perspective de former des citoyens responsables, de développer les compétences en argumentation et de battre en brèche les préjugés. Alexandra Khalifa, enseignante en lettres et en philosophie les co-anime avec un enseignant d’une autre matière, différent pour chaque séquence. Les textes supports traitent de la discipline présente cette semaine-là. Le texte est lu aux élèves et donne lieu à un travail de conceptualisation, de problématisation puis d’argumentation avec des phases individuelles et collectives et une négociation pour aboutir à une formulation commune. Une plus grande tolérance et donc un meilleur climat dans la classe, une raisonnement et une argumentation renforcés, sont constatés par l’ensemble de l’équipe.

À Champs sur Yonne, les difficultés de recrutement et le faible taux de réussite pour le CAP Agricole service aux personnes et vente en milieu rural ont constitué le déclic pour innover de façon ambitieuse. Depuis son orientation en fin de troisième jusqu’à l’obtention de son diplôme, l’élève est accompagné individuellement, participe à des projets pour se réconcilier avec les apprentissages et accéder enfin à la réussite scolaire. Les apprenants sont d’origines diverses, certains arrivent de Segpa, d’autres avaient des difficultés pour trouver un lycée et une section d’accueil. Le pari était risqué mais sa réussite se lit dans le taux de recrutement comme dans le nombre de diplômés et de poursuites d’études. Stéphan Hitier, enseignant en éducation socio-culturelle précise que ce résultat est le fruit de l’investissement collectif d’une équipe pilotée par le proviseur.

Coopération internationale

Les missions de l’enseignement agricole incluent la participation à la coopération internationale. Le site Moveagri, s’affichant comme un réseau social, propose des pistes de stages, informe sur la mobilité, héberge un forum et recueille des témoignages d’élèves sous forme de blogs libres sur la forme. Les transformations des pratiques agricoles avec l’émergence de l’agro-écologie donnent le jour à de multiples projets, souvent en lien avec les exploitations agricoles pédagogiques présentes au sein des établissements.

Michel Fayol, président du comité national d’expertise de l’innovation pédagogique mis en place il y a trois ans, souligne la créativité et les initiatives originales, pour lui une caractéristique des acteurs de l’enseignement agricole. L’innovation est alors une réponse à la diversité des publics ou à l’alternance entre action et réflexion, entre milieu professionnel et école, par exemple. Les espaces de liberté ouverts par le ministère paraissent occupés.

À Dijon, dans les ateliers comme dans les barcamps, l’exploration des marges de manœuvre affiche sa diversité. L’innovation n’est pas décrétée, filtrée, analysée avant de s’afficher. Tous ceux qui estiment avoir une activité innovante sont invités à la présenter sur le site Pollen, vitrine sur Internet des initiatives menées dans les classes, les établissements. Ce parti pris de la créativité du terrain s’assortit d’une volonté de mieux analyser les projets. Pour témoigner sur Pollen, les équipes utilisent une grille d’analyse avec une description du contexte de départ, des étapes et moyens du projet et une auto-évaluation de son avancée et de ses effets. Pour Franck Picault, l’animateur du site, la grille est un moyen d’initier une véritable démarche de projet, de réfléchir ce projet plutôt que de le construire au jour le jour. Un accompagnement est proposé aux équipes pour mieux explorer l’auto-évaluation, adopter une posture réflexive.

Pérenniser, essaimer

Car, pour passer du ballon d’essai à la boule de neige, pour pérenniser les projets, les essaimer, le passage par une prise de recul, une construction réfléchie semble nécessaire. C’est sans doute là que réside le risque d’essoufflement, comme le souligne Michel Fayol, avec des initiatives insuffisamment étayées autour de la la situation de départ, avec des objectifs définis et des auto-évaluations régulières.

Patrick Mayen, professeur en sciences de l’éducation à Agrosup Dijon, explique que les constats doivent être échangés, analysés, partagés. Une phase de rationalisation est indispensable pour poser proprement les questions, pour définir les changements visés, procéder à une auto-évaluation et constater les effets positifs. Selon lui, changer c’est entrer dans l’inconnu avec le risque de perdre ses repères, des habitudes qui sont efficientes, familières, disponibles. Il faut alors créer de nouvelles habitudes. Le travail enseignant est à la fois individuel et collectif, les innovations ont des incidences sur les deux niveaux de travail avec des interdépendances au sein du collectif.

Innovation, formation, professionnalisation

Françoise Cros, membre du comité national d’expertise, explique quant à elle que l’innovation est un processus de dé-professionnalisation et de re-professionnalisation, une incitation à penser et agir autrement, un support de formation continue. Les petits pas, les initiatives modestes, sont précieux pour Catherine Perotin, car c’est le processus qui fait avancer l’intelligence collective. Romuald Normand, chercheur à l’Université de Strasbourg, en s’appuyant sur les exemples de Singapour et de la Finlande, montre le développement professionnel continu induit par les démarches réfléchies d’innovation. Il se déploie dans un collectif, par un dialogue nourri au sein des équipes où le chef d’établissement possède un rôle d’animation pour faciliter l’observation entre pairs et l’approche collaborative.

Regarder, montrer, partager ce qu’il se passe sur le terrain en assurant un accompagnement, ouvrir des espaces d’autonomie pour susciter la créativité, analyser et conseiller avec un comité d’expert, l’enseignement agricole a adopté ce triptyque pour que ses pratiques et son organisation évoluent à mesure que son environnement et ses publics changent.

Que manque-t-il encore pour que l’innovation se développe encore, voit les projets se pérenniser, favorise la professionnalisation des équipes ? Les conférenciers et les témoins ont fourni quelques clés : renforcer le rôle de pilotage des équipes de direction en particulier par la formation, donner du temps pour innover et accompagner les équipes pour impulser de véritables démarches de projet. « Faites vous confiance ! » a lancé Catherine Perotin à l’assemblée. Le public en a souri, conscient sans doute de sa diversité, du foisonnement des projets et du chemin à parcourir encore, et en mode collectif, pour que le mot innovation se dilue dans de nouvelles habitudes colorées de créativité.

Monique Royer


Pour aller plus loin :

L’innovation dans l’enseignement agricole

Le site Pollen

Le site Moveagri

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