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L’actualité éducative du N°386 - Septembre 2000

Innovation et lutte contre l’exclusion

Par Philippe Meirieu

L’innovation est-elle utile, nécessaire, indispensable, nuisible... au système scolaire ? Pourquoi ? Pour qui ? Quel type d’innovation joue quel rôle ? L’innovation peut-elle être organisée, impulsée, décidée... par l’institution ? Comment ? Quels sont les enjeux, risques, limites, dérives... (liens innovations réformes, devoir d’innovation, innovations vitrines ou gadgets...) ? Que peuvent les acteurs depuis les lieux où ils travaillent (petites ou grandes innovations, et la tâche d’huile...) ?

L’innovation est, tout d’abord, une constante de la vie même des institutions. Dans un environnement qui évolue, il n’est pas possible que les institutions restent absolument identiques à elles-mêmes. Et cela même si l’on affirme que les finalités doivent rester, elles, absolument les mêmes. Pérenniser une école élitiste suppose aujourd’hui de grandes innovations que beaucoup d’établissements ont entreprises. Les grands lycées de centre ville comme les établissements privés prestigieux ne cessent d’innover : ils introduisent les nouvelles technologies, construisent des piscines, utilisent des logiciels pour calculer les moyennes, pronostiquer les résultats, aider à l’orientation et à la sélection des meilleurs élèves ; ils ont parfaitement perçu l’impact des activités culturelles sur « l’adaptabilité » de leurs élèves à la sortie et les multiplient ; ils savent aussi comment investir dans « l’humanitaire » pour redorer leur image de marque. Ces établissements sont même, aujourd’hui plus que jamais, obligés d’innover et d’afficher leurs innovations dans tous les domaines pour se rendre encore plus attractifs et attirer vers eux une clientèle qui va contribuer, en retour, à améliorer leur réputation. Ils ne cessent d’innover ! Même si, parfois, leurs innovations consistent à réintroduire des méthodes traditionnelles comme les classements, les punitions ou la distribution des prix...

Les vrais clivages

Il est donc impossible d’opposer des « innovateurs » qui seraient, par définition, progressistes et des « conservateurs » qui seraient, eux, réactionnaires. Le clivage n’est pas là. Le clivage passe entre ceux qui acceptent de faire de l’exclusion la solution première et immédiate pour résoudre les problèmes des enseignants, du système scolaire et de la société tout entière... et ceux qui refusent cette option, récusent l’exclusion comme solution et cherchent des moyens pour la faire reculer. Les uns et les autres innovent, inventent, cherchent. Les uns et les autres peuvent se parer des mêmes oripeaux de la modernité. Mais les uns et les autres ne militent ni pour le même type d’homme, ni pour le même type de société.

Pour les militants pédagogiques, la question est donc de savoir quelles innovations introduire pour lutter contre l’exclusion. Et là, d’emblée, nous sommes confrontés à une première exigence : des innovations qui, sous une forme ou sous une autre, réintroduiraient l’exclusion ou la ségrégation sont dangereuses. Ce qui pose, évidemment, de nombreux problèmes : comment éviter que les lieux d’innovation ne deviennent des enclaves plus ou moins qui, à leur insu, font fonctionner la « raffinerie scolaire » ? Il faut être très attentif à cela. On peut, sans le vouloir, entériner les comportements consuméristes de certains parents et, finalement, par l’innovation, participer à la grande dérégulation scolaire à laquelle nous assistons. On peut, pour en « sauver » quelques-uns, s’inscrire parfaitement dans un système qui en exclut beaucoup. C’est pourquoi je suis favorable à ce que les innovations pédagogiques se donnent quelques principes simples sur lesquels elles ne dérogent jamais : le principe de la mixité sociale, le principe de la non-concurrence avec les établissements du même bassin de formation, le principe de l’autonomie pédagogique par rapport aux pressions des familles (ce qui ne signifie pas, bien évidemment, l’exclusion des familles de l’établissement), le principe du recours systématique en interne en cas de difficulté rencontrée par un élève (on ne peut pas accepter un élève et l’écarter vers des établissements « bas de gamme » en cas de problème avec lui). Bref, l’innovation, telle que je la conçois, doit être un « laboratoire » de « l’école pour tous » et non une exception heureuse où l’on fait de la « bonne pédagogie », dans des conditions privilégiées, pour quelques-uns.

À chacun ses responsabilités

Ceci dit, il ne faudrait pas s’enfermer dans l’idée que l’innovation est exclusivement une affaire d’établissements. Il y a un vrai danger à laisser croire aux enseignants que, pour innover, il faut que ce soit dans le cadre d’un établissement qui, tout entier, innove. Il existe des pratiques innovantes possibles pour lutter contre l’exclusion dans tous les établissements. On pourrait même dire que toute pratique pédagogique - la plus banale, la plus quotidienne, la plus habituelle - doit être pensée en se posant la question : est-ce que, par là, je contribue à exclure ou à intégrer, à écarter certains ou à faire partager la culture au plus grand nombre ? Certes, la question est difficile et c’est pourquoi on a, sans doute, intérêt à l’aborder en équipe. Mais évitons l’alternative du tout ou rien : ou bien on fait un établissement entièrement expérimental, ou bien on ne fait que reproduire les pratiques sélectives au moindre coût. Il peut y avoir des établissements expérimentaux, mais il doit aussi y avoir une incitation systématique de tous les enseignants à chercher comment travailler à démocratiser dans leur classe l’accès aux savoirs.

À cet égard, l’attitude des cadres intermédiaires de l’Éducation nationale est déterminante. Recteurs, inspecteurs, chefs d’établissements... ce sont eux qui détiennent les clés de l’innovation. Ils ont les moyens de la rendre presque impossible. Ils pourraient déjà, dans un premier temps, s’en tenir à une maxime utilisée par la pédagogie institutionnelle : « Ne pas nuire ». Ce serait un gros progrès. « Ne pas chercher toutes les objections possibles ni soulever systématiquement des problèmes à chaque pas. » Ensuite, un regard empathique serait le bienvenu, ou, au moins, une indifférente neutralité. Cela changerait. Enfin, il faut absolument laisser les innovations vivre sans leur imposer trop vite une évaluation drastique. D’autant plus que, dans ce domaine, nous sommes dans une contradiction insupportable : à celui qui ne fait que reproduire les pratiques traditionnelles, on ne demande rien. Il peut avoir 10 % de réussite sans encourir le moindre reproche. En revanche, à l’innovateur on ne pardonnera pas la moindre marge d’échec ou d’incertitude. Un innovateur doit réussir à 100 %... ou bien, c’est que son innovation est mauvaise !

Une remarque, en conclusion, sur les rapports entre l’innovation et la recherche pédagogique : il ne peut y avoir recherche sans innovation, puisque c’est l’innovation qui fait varier les situations pour permettre d’observer ce qui se passe quand on fait telle ou telle chose. De même, il ne doit pas y avoir innovation sans recherche, au risque de laisser la fascination pour « le nouveau » prendre le pas sur la réflexion. Mais les chercheurs ne doivent pas être en surplomb par rapport aux innovateurs... ils doivent les accompagner dans une exigeante solidarité. Cela suppose que, tant en matière de politique sur l’innovation que de politique sur la recherche en éducation, le politique sache prendre ses responsabilités.

Philippe Meirieu