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Recension parue dans le N° 379 de décembre 1999

Immigration et intégration : l’état des savoirs

Philippe Dewitte (dir). Paris, éditions La Découverte, 1999, 442 pages

14 décembre 1999


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Quelles réalités se cachent derrière le terme immigration, quelle devrait être une véritable politique d’intégration ? C’est à ces questions qu’ont tenté de répondre, dans cet ouvrage, quarante-sept auteurs chercheurs - historiens/politologues/sociologues - s’appuyant par ailleurs sur des travaux d’autres auteurs. Le tout est coordonné par le rédacteur en chef de l’excellente revue Hommes et migrations [1], P. de Witte. Parmi les auteurs, on citera entre autres P.A. Taguieff, M. Wievorka, G. Noiriel, F. Lorcerie, etc.

De tout temps les hommes ont migré et un tiers des Français a un trisaïeul d’origine étrangère. Cependant depuis trente ans la perception de ce fait social s’est profondément modifiée et se trouve aux prises avec une contradiction majeure : des solutions nationales répressives pour limiter le flux en même temps qu’on favorise, par ailleurs, la liberté totale des échanges en tous genres.

Chacune des cinq parties de cet ouvrage examine à la loupe la complexité de ce phénomène migratoire : l’histoire de l’immigration et l’usage inapproprié du terme immigré, le processus social et économique qui est à l’uvre, la quête des identités dans un pays d’accueil qui n’accueille pas, les représentations, les stigmatisations et la fonction d’exorcisation des banlieues qui font peur, les politiques d’intégration qui devraient veiller à préserver l’intégrité des personnes concernées, et en dernière partie est offerte une réflexion sur les perspectives actuelles si l’on ne veut pas que " nos sociétés deviennent invivables et violentes ".

En effet, après avoir expliqué qu’immigré ne recouvre pas une réalité mais des réalités et montré que ce terme est inadapté pour décrire des situations sociales où les acteurs se rattachent de façon plus ou moins lointaine à une migration, démontré qu’il ne permet aucune mesure du phénomène, les auteurs s’accordent pour dire que cette catégorie est inadéquate. Elle renvoie cependant à une réalité économique qui a fait de la France une terre d’accueil démocratique à une époque où il était possible d’y travailler. Tout a basculé dans les années soixante-dix, quand la fermeture des frontières a transformé l’immigration provisoire en immigration définitive. Les immigrés occupaient les emplois non qualifiés, premier secteur touché par le chômage et la précarité.

Dans ces années soixante-dix cependant, la scolarisation des enfants de migrants désigne des dispositifs pour accueillir et intégrer les enfants. C’est l’ouverture des CLIN, du CEFISEM et la naissance de la revue Migrant Formation.

Mais progressivement la problématique s’est modifiée. De migrants on est passé à publics difficiles et insertion. C’est la naissance des ZEP et la mise en uvre d’une discrimination qui se veut positive, en donnant plus à ceux à ceux qui se trouvent enfermés dans des catégories pour le moins disqualifiantes. Ces processus de discrimination (de stigmatisation ?) particularisent l’expérience scolaire des enfants d’immigrés et, par rebond, celles de leurs pairs. Ils ont également déplacé le problème : plus les enfants d’étrangers sont nombreux, plus l’indice de violence ressenti par les élèves est élevé.

Or, si la situation a changé, l’institution Éducation nationale n’a pas modifié les dispositifs et s’est mise en retrait par rapport à des débats qui impliquent l’image de la nation.

Forte de son droit à faire prévaloir la laïcité, l’école continue à imposer ses traditions en conservant une orientation répressive conforme à l’idéologie dominante, équilibrée par la mise en avant du thème de la citoyenneté, fort éloignée cependant de ce que pourrait être l’apprentissage du vivre ensemble.

L’imaginaire collectif étiquette - délinquant, intégriste musulman - les jeunes issus de l’immigration en quête d’identité, qui revendiquent simultanément le droit à la différence contraire à l’idéal républicain et les droits de tout citoyen. La montée de l’intégrisme est d’ailleurs une des facettes de cette quête d’identité dans cette terre d’accueil qui fonctionne sur le mythe de l’immigration provisoire. Ce fantasme de l’intégrisme rend difficile la légitimité des revendications des jeunes qui à défaut d’une intégration économique se sont intégrés culturellement par le rap, par exemple.

Cette question d’identité et son rapport à l’intégration sont centraux. Elle cristallise les enjeux des rapports sociaux de domination dans une société, encore fortement structurée par les rapports sociaux. Les modèles d’intégration ou de non-intégration sont des facteurs d’identités, et non l’inverse, et ces modèles sont construits par les groupes sociaux dominants.

On comprend mieux alors la montée du racisme, surtout lorsque l’on considère la question sous l’angle institutionnel, et que l’on se souvient que la " colonisation fut pour la France une expérience historique structurante qui influence aujourd’hui encore les représentations sociales et populaires de l’autre, à plus forte raison si cet autre vient d’un pays autrefois sous domination française. "

Marie-Christine Presse


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[1Avec qui, rappelons-le, les Cahiers avaient construit un dossier commun sur l’école et l’intégration (n° 296, septembre 1991)