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Il y avait pourtant des vrais débats à Dijon !

Un écho de Jean-Michel Zakhartchouk qui a participé aux 1ères rencontres du "Rassemblement L’école" du 14 novembre à Dijon

17 novembre 2009

Le 14 novembre, dans le vaste Palais des congrès de Dijon, un millier de personnes ont assisté à un grand rassemblement autour du thème de l’éducation du groupe de réflexion « L’espoir à gauche » animé en particulier par Vincent Peillon, auteur récemment d’un ouvrage Peut-on améliorer l’école sans dépenser plus ? (Magnard) où il débat avec Xavier Darcos [1]


On le sait : malheureusement, ce que les médias ont retenu, ce sont les polémiques autour de la venue d’une ancienne candidate à la présidence de la République, lesquelles ont occulté les débats et interventions qui ont eu lieu pendant cette journée. Alors même que nous sommes nombreux à attendre de la Gauche une réflexion de fond sur l’école. Le CRAP le souhaite depuis longtemps et c’est bien pour cela que nous avons répondu très positivement à l’invitation qui nous avait été faite d’y participer, de par la présence de Jean-Michel Zakhartchouk comme intervenant à la première table ronde « Comment s’adapter à l’hétérogénéité des élèves ? »
Il est sans doute dommage que la présence d’autant d’intervenants (huit pour moins de deux heures) ait interdit des échanges plus longs, notamment entre les participants de la tribune et ont du coup laissé peu de place pour la nuance, laquelle a besoin de temps pour se déployer. Cependant, le message que nous avons pu « envoyer » en quelque sorte semble avoir été bien perçu, d’après diverses réactions des participants. Nous reprenons ci-dessous cette intervention, avec quelques compléments sur ce qui n’a pu être dit, faute de temps.

Nous avons pu au passage constater des convergences fortes avec ce qu’ont pu dire Thierry Cadart et Patrick Gonthier, respectivement responsables du SGEN et de l’UNSA, mais aussi le directeur du CRDP du Centre, Dominique Raulin, le professeur de l’École centrale, Olivier Lecomte et de la députée Aurélie Filipetti. Et des divergences bien sûr avec le point de vue du SNALC sur le collège dit « unique » (cependant avec une possibilité intéressante d’exposer nos points de vue respectifs sans invectives et anathèmes), mais aussi avec la FSU représentée par son secrétaire général sur le « socle commun ». Resterait à savoir ce sur quoi nous sommes vraiment en désaccord au-delà des querelles sémantiques, quelle différence existe effectivement entre le socle et la culture commune prônée par Gérard Aschieri. Des débats qu’il faut avoir, au moins pour se mettre d’accord sur les points de désaccord...

Quant à l’interpellation de Jean-Paul Brighelli, depuis la salle (finalement écarté de cette table ronde, malgré sa demande antérieure aux organisateurs), elle sentait le passéisme et l’élitisme puisqu’il y était question de « paliers-barrages » à plusieurs moments du parcours scolaires (ah, l’examen d’entrée en sixième !), d’affirmation sans preuves que les « vieilles méthodes » marchent, et de mépris des façons de faire et de s’exprimer des élèves issus des classes populaires (au lieu de les prendre en compte, pour justement les aider à les dépasser et à aller beaucoup plus loin). Sur son blog d’ailleurs, Brighelli nous reproche au fond de vouloir davantage de mixité sociale.

D’autres débats ont eu lieu : sur la violence à l’école, la petite enfance, la formation des enseignants et le nouveau métier, à l’heure de la catastrophique réforme dite « mastérisation » (condamnée par la plupart des participants).
On trouve de larges échos sur le site Le Rassemblement .


L’intervention de Jean-Michel Zakhartchouk

S’adapter à l’hétérogénéité, parfois j’aimerais bien avoir à le faire, car j’ai face à moi, dans le collège où j’enseigne, dans l’Oise, des élèves très homogènes socialement. Il serait bon d’avoir davantage d’enfants issus de classes moyennes « supérieures », plus de mixité sociale, ce qui ferait du bien à tout le monde, en ouvrant les esprits de chacun à d’autres habitudes culturelles, d’autres références. Le vrai problème, c’est davantage les classes homogènes où se regroupent toutes les difficultés !

Pour pouvoir discuter de ces questions, il me semble important d’écarter trois grands pièges, trois grands obstacles à la pensée :
- d’abord la déformation de la réalité, qui chez certains, devient de la « désinformation ». On fait ainsi croire qu’on n’enseigne plus la littérature au collège, qu’on ne fait plus d’éducation civique à l’école primaire, etc. Certains se font les champions de cette désinformation que trop de médias gobent sans vérifier... ;
- ensuite, la langue de bois administrative qui fait qu’on « se paie de mots », qu’on préfère les grandes envolées lyriques au trivial, au concret, qu’on croit qu’il suffit de décréter ou de mettre au programme pour que les choses existent dans la réalité ;
- enfin, le règne de la pensée binaire, où il nous faudrait choisir entre instruction et éducation, entre savoirs et pédagogie, entre exigence et compréhension de ce que sont les élèves... Mais bien sûr la pensée complexe est par définition moins commode et moins porteuse ; et pourtant, dans le domaine éducatif, la pensée binaire est ravageuse et empêche de penser les changements.

Si l’on sait écarter ces dérives qui nous guettent tous constamment, on pourra avancer quelques idées, je n’en retiens ici que trois.

Première idée
Il faut vraiment entrer dans une logique du socle de compétences. Celui-ci n’est nullement le « rudimentaire » caricatural où l’on réduit les savoirs à un simple kit de survie. De même les compétences ne s’opposent nullement aux savoirs. On peut dire qu’elles sont les savoirs en action, les savoirs étant les ressources indispensables pour pouvoir agir. Mais le travail par compétences que nous défendons, aux Cahiers pédagogiques (voir notre dossier du N° 477 Travailler par compétences ) permet de faire émerger des capacités si essentielles aujourd’hui et trop peu travaillées à l’école, par exemple : trier l’information et savoir comment la valider, s’exprimer à l’oral en public, comprendre l’information sur des questions complexes pour « se faire son opinion » (environnement, santé), travailler avec les autres...
Le socle commun est, lui, le moyen de concilier la prise en compte de chacun, de personnaliser en établissant par exemple des échelles de progression individuelle des élèves et en même temps la poursuite d’objectifs communs, l’accession à la pensée abstraite et à l’universel. Et de ne pas renvoyer à l’« apprentissage tout le long de la vie » (excellente chose qui se transforme alors en tromperie) ce qui n’est pas acquis à l’école et qui reste indispensable pour justement pouvoir continuer à se former ensuite. Le socle, c’est aussi donner à tous l’appétit d’apprendre...

Deuxième idée
Il ne peut être question d’opposer des « fondamentaux » à la « culture », la culture donne du sens aux apprentissages fondamentaux (l’histoire des nombres ou celle de l’écriture), et à l’inverse, pas de culture sans outils de base. N’oublions pas ce que disait Jules Ferry, réduit trop souvent à un « lire-écrire-compter » qu’il n’a jamais revendiqué comme unique objectif de l’école obligatoire  : « Tous ces accessoires auxquels nous attachons tant de prix, que nous groupons autour de l’enseignement fondamental et traditionnel du ‘’lire, écrire, compter’’ : les leçons de choses, l’enseignement du dessin, les notions d’histoire naturelle, les musées scolaires, la gymnastique, les promenades scolaires, le travail manuel de l’atelier placé à côté de l’école, le chant, la musique chorale. Pourquoi tous ces accessoires ? Parce qu’ils sont à nos yeux la chose principale, parce que ces accessoires feront de l’école primaire une école d’éducation libérale. Telle est la grande distinction, la grande ligne de séparation entre l’ancien régime, le régime traditionnel, et le nouveau. » ( Discours de Jules Ferry au congrès pédagogique des instituteurs de France du 19 avril 1881 ). L’enseignant doit être à la fois celui qui fait entrer dans les apprentissages en aidant patiemment et sur la durée tous les élèves grâce à des codes d’accès (dont celle de la langue écrite) et un « passeur culturel » qui établit des ponts entre l’univers familier des enfants et des jeunes et les œuvres culturelles qui permettent des dépassements, mais aussi des croisements inédits et parfois insoupçonnés.

Troisième idée
Il convient de toujours partir de ce constat élémentaire : ce qui important, ce n’est pas ce qui est enseigné, mais ce qui est appris. Si on part de l’élève qui apprend et non des « cours », on change de perspective et alors on s’intéresse plus à la qualité qu’à la quantité et on peut passer un temps long sur un thème, lors d’un projet qui permette une vraie appropriation, plus utile qu’un survol. Peu importe au fond comment on enseigne, pourvu que l’élève ait appris. Tant pis pour ceux qui disent plutôt : peu importe si les élèves apprennent du moment que j’ai fait mon boulot et ai « bien enseigné ». On n’a pas alors fait « son boulot », on n’a pas commencé ! Et ici, il faut mettre en avant l’importance de la pédagogie, du professionnalisme de l’enseignant qui parvient à gérer un groupe, à inventer des dispositifs précis et rigoureux, à faire preuve de créativité, d’imagination, qui a des outils à sa disposition et sait les utiliser avec discernement. Plus de pédagogie active transforme le métier d’enseignant, le rend plus intéressant, à condition que la formation aille avec et l’accompagnement par l’Institution. Or, on est bien plutôt en régression sur ces points...

Ajoutons ceci pour conclure [2] : actuellement, il semble que la seule ambition de l’école serait :
- d’une part de fournir un pseudo-savoir basique à tous les élèves, à coup d’automatismes et de méthodes qui ont fait la preuve de leur inefficacité à construire des savoirs sur le long terme ; ce savoir-là ne permet pas la formation du citoyen du XXIe siècle, mais en outre, le retour en arrière ne peut qu’échouer car ne prenant pas en compte les élèves tels qu’ils sont. La raison principale qui doit nous faire refuser les retours en arrière, c’est leur inefficacité, leur non-pertinence pour résoudre les problèmes d’aujourd’hui et encore moins de demain, dans une société en pleine mutation (internet, problèmes environnementaux…) ;
- d’autre part, de dégager quelques élites, d’élargir la base sociale de celles-ci. Certes, c’est une bonne chose et qui ne souscrirait à part quelques réactionnaires indécrottables à des opérations du type Sciences Po, etc. ? Mais cette ambition –là est bien faible par rapport à l’objectif de former tous les élèves autour du socle commun, de faire en sorte que puissent réussir non seulement ceux qui « en veulent » mais aussi ceux qui, pour diverses raisons, ne sont pas motivés, n’ont pas l’appétit d’apprendre, ne sont pas spontanément attirés vers le soutien scolaire, l’accompagnement. Comment faire pour les entrainer, les mobiliser ? Voilà une tâche autrement plus ambitieuse que de se contenter de permettre aux meilleurs élèves de quitter leur établissement pour quelque éden de quartier chic ou de « bon lycée ». La Gauche ne doit pas se contenter de faire comme la Droite au nom de l’élitisme républicain, même si elle le fait mieux. Oui, il faut élargir le champ social des élites, mais à travers le travail collectif qui n’isole pas ces élites des autres, en favorisant aussi la coopération, l’entraide, et l’émulation véritable qui demande un vrai effort. L’individualisation des parcours est conciliable avec le retour au collectif, contrairement à ce que prétend la pensée binaire. Mais il faut s’en donner les moyens ce qui encore une fois repose la question de la carte scolaire, des zones prioritaires et au-delà d’un travail plus global qui dépasse largement le cadre de l’école.


Jean-Michel Zakhartchouk, professeur en collège dans l’Oise et rédacteur aux Cahiers pédagogiques.


La vidéo de la deuxième partie de l’atelier 1 avec l’intervention de Jean-Michel Zakhartchouk

Les ressources des Cahiers pédagogiques

Le socle commun... Mais comment faire ?
Hors-série numérique coordonné par Raoul Pantanella et Jean-Michel Zakhartchouk
Après « Quel socle commun ? », n° 439 (janvier 2006), la réflexion continue. Comment mettre en pratique ? Comment ne pas « faire semblant » ? Comment tirer parti de ce qui existe déjà, du travail des équipes ? 266 pages et 85 articles dont 55 inédits !
Voir la présentation du dossier et le commander
N°439 - Quel socle commun ?
Coordonné par Jean-Michel Zakhartchouk et Pierre Madiot, janvier 2006
Réfléchir sur le socle commun, c’est prendre au sérieux les idéaux démocratiques, rien de moins. Mais ce n’est pas magique : l’idée ne portera ses fruits que si elle traduit une détermination politique de faire en sorte que l’école combatte les inégalités qui lui préexistent au lieu de les renforcer.
Voir la présentation du dossier et le commander
N°449 - Qu’est-ce qui fait changer l’école ?
Dossier coordonné par Richard Étienne et Michel Tozzi, janvier 2007
L’école n’est pas seule en cause et la politique scolaire ne s’y décide pas. Si l’école ne change pas assez, faut-il reprocher aux enseignants leur immobilisme alors que la société adresse globalement une demande très conservatrice au système éducatif ? Ce dossier donne la certitude que nous devons être à la fois intransigeants sur la commande de démocratisation que nous adressons à l’école, et confiants dans les étonnantes richesses qu’elle recèle.
Voir la présentation du dossier et le commander
Jean-Michel Zakhartchouk (avec la collaboration de Rolande Hatem)
Travail par compétences et socle commun
CRDP d’Amiens et CRAP, 2009.
Préface d’Alain Bouvier (Haut conseil de l’éducation) et postface de Philippe Perrenoud. De nombreux exemples de pratiques d’un travail par compétences, en France et à l’étranger. Indispensable pour la mise en œuvre du socle commun dans le second degré.
Voir la présentation de l’ouvrage et le commander

[2Cette conclusion n’a pu être développée, faute de temps, lors de l’intervention orale.


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