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Rapport sur les savoirs scolaires

« Il y a l’enfant-qui-apprend, là, au milieu... »

Entretien avec Roger-François Gauthier

6 juin 2016

Roger-François Gauthier, professeur à l’université Paris Descartes et auteur de Ce que l’école devrait enseigner, a rédigé avec Agnès Florin et un groupe pluridisciplinaire un rapport pour le think tank Terra nova en mai sur les savoirs scolaires et ce qu’on doit apprendre à l’école aujourd’hui, au-delà des polémiques. Il répond à nos questions.


Qu’est-ce que vous attendez de la publication de ce rapport et des propositions qui sont faites ? A qui s’adressent-elles avant tout ?

L’idée n’est pas de ne s’adresser qu’à ceux qui sont d’avance convaincus de la nécessité d’innover et engagés en cette direction, sauf pour renforcer leurs raisons de croire en la nécessité de ce qu’ils font déjà. En fait, nous souhaitons nous adresser à tous ceux qui, sur l’école en général et les « programmes scolaires » (ainsi que les examens, cela forme un tout) en particulier, font preuve d’un conservatisme qui a fini par devenir irresponsable. Par exemple, montrer qu’il y a des choses plus intelligentes et surtout utiles à faire que de se battre sans fin sur la question de savoir si l’école enseigne des connaissances ou des compétences ! Comme si Socrate enseignant la géométrie au petit esclave de Ménon ne nous donnait pas depuis longtemps l’idée qu’apprendre, et aussi enseigner, était un jeu constant entre faire et savoir.

Donc, oui, sortir des débats fermés, caricaturaux, sur ces questions en montrant qu’elles sont trop importantes pour qu’on perde du temps dans de vaines querelles.

Montrer qu’il y a urgence : pas seulement parce que l’école est profondément injuste dans la distribution des savoirs, mais parce que même les savoirs qu’elle diffuse dans ses filières les plus prestigieuses et disciplines les plus canoniques ne peuvent pas ne pas être réinterrogés à notre époque, et régulièrement réinterrogés, de façon courageuse et dans le cadre d’un débat qui ne soit pas un débat d’experts. Parce que la collectivité nationale y a ses intérêts.

Vous évoquez le socle commun et les nouveaux programmes, plus curriculaires. Pouvez-vous énoncer deux avancées majeures, mais aussi deux insatisfactions, qui font qu’on peut rester encore sur sa faim ?

En effet, ce terrain que nous accusons d’être immobile a pourtant beaucoup avancé depuis trois ans. Les avancées réalisées depuis deux ans, qui vont entrer en acte dans les écoles et collèges, sont exemplaires à plus d’un titre. Enfin, si l’institution donne bien aux acteurs dans les prochains mois et années la possibilité de les comprendre y compris au niveau des principes politiques qui les sous-tendent !

Il y a tout d’abord cette idée de définir les exigences d’une culture commune pour tous les enfants au dessus des clivages tout à la fois entre les disciplines (la vie n’est pas disciplinaire, ma culture non plus !) et entre les vieilles cultures du premier degré et de l’enseignement secondaire. C’est une avancée que les uns et les autres, au delà des distinctions politiques, appelaient de leurs vœux depuis longtemps. Ce qu’on appelle une politique curriculaire. Il en va de même des cycles qui ne sont rien d’autre que l’inscription dans la loi de la diversité des rythmes de progression des enfants.

De même, avoir non seulement dit, mais décliné l’idée que l’enseignement de connaissances n’est pas une chose séparée de l’éducation de la personne et du citoyen, et que tout enseignement a une visée éducative, voilà vraiment ce qu’on peut appeler une avancée. Criante de nécessité.

C’est ce qui a été fait depuis deux ans dans la foulée de la loi de Refondation. Mais tout cela est encore très fragile, parce qu’en matière d’éducation il est difficile de croire à un progrès irréversible.

Nous pensons par exemple, et montrons dans le rapport pour Terra Nova, que tant qu’on n’aura pas avancé globalement sur l’évaluation et les modes d’orientation des élèves, c’est-à-dire à la fois sur l’importance de l’évaluation formative et sur la façon dont un système scolaire s’y prend pour participer à la sélection des élites dans un pays donné, le reste sera fragile.

De même, autre limite, cette question qui se pose, imaginez-vous, dans tous les pays du monde, de concilier divers niveaux de préoccupations de l’enseignement entre le purement local (qui en France est une jachère), le national et le mondial, devrait être l’objet d’un débat national qui évite les pièges identitaires comme ceux d’une mondialisation qui est souvent le nom un peu chic donné à la marchandisation des savoirs. Il faut que l’école en France soit capable d’acter que la vieille histoire d’amour entre elle et la Nation nécessite d’être repensée. Y compris pour en sortir fortifiée !

Vous saluez l’idée de « culture commune » , alors qu’on avait tendance à l’opposer au « socle » justement et qu’elle pouvait paraitre une manière vague de « noyer le poisson ». Pourquoi ?

Là aussi, avant de se disputer sur des mots, il faut tout de même les définir ! Alors, si par culture j’entends un certain bagage indéfinissable, mais qui servira de marqueur, ou de bloqueur social caché dans tant de circonstances, oui, en effet, le mot est dangereux. Mais si on désigne par là en fait tout un ensemble de savoirs personnels auxquels je trouve à la fois saveur et valeur, et que je me demande ce qu’il est souhaitable que ma culture personnelle ait de commun avec celle de tous les autres pour que l’échange soit possible, alors il s’agit bien de définir ce socle, base pour le développement de la vie personnelle, interpersonnelle, civique et même économique.

Vous insistez beaucoup sur des aspects qui sont d’habitude peu évoqués lorsqu’on parle des contenus d’enseignement : la gestion des émotions, le climat, etc. Pourquoi ? Le regard d’une experte de la petite enfance comme Agnès Florin a-t-il renforcé cet aspect ?

Le rapport de Terra Nova a bénéficié de l’apport de personnes qui ne sont pas nécessairement impliquées dans les débats sur les « programmes ». Faut-il s’étonner par exemple que notre vision englobante de la définition du curriculum ait appelé la participation à notre petit groupe de réflexion de psychologues spécialistes du développement de l’enfant, de philosophes, de didacticiens, mais aussi de comparatistes internationaux ? Si on doit être étonné d’une chose, n’est-ce pas plutôt de la tradition qui considère que le travail sur les programmes devrait être réservé aux spécialistes disciplinaires ? Il y a quand même l’enfant-qui-apprend, là, au milieu, et à qui l’école doit la cohérence des savoirs qu’elle enseigne au service de finalités claires, ainsi que leur pertinence, mais encore la création des conditions matérielles et relationnelles pour que tous se sentent chez eux dans ces savoirs.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

Le rapport en ligne : http://tnova.fr/rapports/que-doit-on-apprendre-a-l-ecole-savoirs-scolaires-et-politique-educative

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