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Bilan de la Refondation de l’école

« Il faut travailler à refonder l’école dans la durée »

Cécile Blanchard

14 mars 2016

Où en sommes-nous de la Refondation de l’école impulsée au début du quinquennat de François Hollande et traduite, notamment, dans la loi du 8 juillet 2013 ? Perspectives et points de vue d’une ministre et d’un géographe.


Il y aura des Assises de la Refondation en mai 2016, organisées par le ministère de l’Éducation nationale, selon ce qu’a annoncé Najat Vallaud-Belkacem le 11 mars dernier. Elle intervenait au milieu de la Conférence nationale sur la refondation organisée au Salon européen de l’éducation par la Ligue de l’enseignement et le CAPE (Collectif des associations partenaires de l’école publique). Ces Assises devraient durer deux journées et se situeront dans la lignée de la concertation nationale qui avait été menée par son prédécesseur, Vincent Peillon, durant l’été 2012.

La ministre a également insisté sur le fait que « l’égalité ne peut se limiter à l’offre ». Et, citant Jean Jaurès, elle a affirmé qu’il faut « arrêter de parler d’égalité pour former des égaux ». Selon elle, cela passe par une nouvelle politique des territoires. Najat Vallaud-Belkacem a rappelé l’expérimentation qui va se mettre se mettre en place d’une nouvelle façon de répartir les élèves dans le secondaire, en concertation avec les collectivités territoriales, dans une vingtaine de départements. Elle a souligné la nécessité de renouer avec le principe d’égalité républicaine et de ne pas faire comme si celle-ci existait réellement aujourd’hui. Pour cela, il faut « travailler à refonder l’école dans la durée » et s’inscrire dans une problématique globale de « progrès » : progrès des élèves, progrès des modes de gouvernance, des relations avec les familles. Sans oublier, dit-elle, « la nécessaire reconnaissance du travail des enseignants, qui passe aussi par une revalorisation salariale, surtout au niveau des professeurs des écoles ».

Géographie

L’intervention de la ministre avait été précédée de celle de Michel Lussault, qui a précisé intervenir en tant que professeur des universités en géographie et non comme président du Conseil supérieur des programmes ou directeur de l’Institut français de l’éducation. Il a invité à « réfléchir sur les évolutions de la société française et de son organisation territoriale ». Car « refonder l’école c’est d’abord repenser la société », dans une formule qui fait écho au slogan du CRAP-Cahiers pédagogiques : « Changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société. »

Michel Lussault assure que « l’École n’a jamais été un sanctuaire » et se dit très hostile à cette vision de l’école, alors que depuis toujours elle est « une chambre d’amplification des tensions sociales, où la société se met en scène ». Or, la situation de la société française est « sans commune mesure avec celle des sociétés antérieures ; les référentiels intellectuels n’ont plus de pertinence ». Pourtant, il faut « accepter de considérer la société française pour ce qu’elle est et non pas en fonction de ce que nous voudrions qu’elle soit, accepter de l’affronter dans son caractère incommode comme toutes les sociétés mondialisées ».

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Michel Lussault

Et en matière d’école, il observe « une cristallisation d’imaginations fantasmatiques, délirantes, de dénis de la réalité sociale qui empêchent de problématiser les choses de manière efficace et sereine ». Selon lui, « rendre intelligibles des situations complexes est une préalable à la discussion publique mais ce préalable n’est pas acquis aujourd’hui pour ce qui concerne l’école. Il n’y a pas de tentative de dialogue mais une guerre de tranchées où plus personne n’écoute plus personne. »

Enrichissement et appauvrissement

Poursuivant sur l’état actuel de la société française, il observe : « Globalement, la société s’enrichit mais les riches sont de plus en plus riches. Parallèlement, on observe de nouvelles formes radicales de pauvreté qui avaient disparu depuis des décennies, avec la réapparition du bidonville, alors qu’on pensait avoir éradiqué le dernier à Nanterre dans années 60... L’enrichissement global tendanciel est compensé par une complexification des rapports sociaux, avec l’apparition de l’idée de déclassement relatif des classes moyennes salariées, ce qui a un pouvoir fort de subversion sur la teneur des débats politiques et sociaux habituels, en ce qu’elle modifie les termes du débat social. L’égalité et l’équité en ont toujours été déterminées en France à partir de cette classe sociale : du moment où elle se sent déclassée, cela bouleverse tout. »

Cela crée notamment un « déni de la nécessité de démocratiser l’école, qui reste le seul bien symbolique dont peuvent continuer de jouir les membres de la classe moyenne… A l’idée que cela va continuer à accentuer le déclassement, s’ajoute la problématique de la fragilisation des parcours, dans un pays de carrière et pas d’emploi. Cela a des effets dévastateurs ! »

Refonder l’école à partir des nouvelles géographies

Il propose alors de « faire un pari ensemble », celui de « refonder l’école à partir de la prise en considération des nouvelles géographie des espaces locaux ». Dans ce projet, il attribue à l’État un rôle de régulation : définition d’un cahier des charges, accompagnement des acteurs et de l’évolution, « faire la part entre ce qui est amendable et ce qui n’est pas négociable ». Michel Lussault insiste sur le fait que « cela modifie complètement la philosophie de l’intérêt général, qui peut alors être porté par d’autres acteurs que l’État. C’est difficile pour un pays qui n’est pas de tradition fédérale... Il ne sera pas possible alors d’éviter un débat sur l’autonomie et la coéducation, c’est à dire la création de collectifs et la coresponsabilité. C’est le premier verrou à faire sauter, les évolutions société française nous y obligent. »

Et il termine sur cette exhortation : « Nous devons continuer de tenir à la démocratisation sociale, même si un certain nombre d’acteurs sociaux semblent prêts à y renoncer. »

En écho, Florence Robine, directrice générale de l’enseignement scolaire au ministère de l’Éducation nationale, qui intervenait aussi ce matin-là, a renchéri sur « le bon positionnement institutionnel » du niveau central du système éducatif, afin qu’il constitue « une vraie force d’impulsion mais sache s’effacer au bon moment », en s’appuyant sur les expérimentations et les innovations. Elle a témoigné de son « sentiment d’être écartelée entre la demande permanente d’équité qui se transforme en uniformité et le discours des acteurs de terrain demandant qu’on leur fasse confiance, revendiquant de savoir ce qui doit être fait. Il y a là quelque chose à mettre sur la place publique pour faire passer à l’âge adulte la réflexion sur l’école. »

Rendez-vous en mai aux Assises de la Refondation.

Cécile Blanchard