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L’actualité éducative du n° 526 - Inclure tous les élèves

Il faut apprendre à répondre aux questions que se posent les élèves

Entretien avec François Dubet

Pour François Dubet, l’école n’est pas responsable des attentats de janvier comme de novembre 2015. Mais elle peut quand même apporter des réponses.

Faire des leçons de morale et de civisme en classe, est-ce que cela sert à quelque chose ?
Ce n’est sans doute pas totalement inutile, surtout là où ne se posent guère de problèmes. Il est utile de donner une réponse politique cohérente et relativement ouverte face au climat de peur qui s’installe en France, quand l’extrême droite et une grande partie de la droite identifient aujourd’hui la laïcité à la nation : pas de repas alternatif, attachement au «  roman  » historique national, appels à l’autorité, etc.

Mais cette réponse est plus démonstrative et symbolique qu’elle n’est réellement efficace et pédagogique. On peut craindre que la laïcité et les valeurs de la République soient perçues comme un enseignement parmi d’autres. Dans les établissements sans problème, un tel enseignement hebdomadaire risque de tourner à vide. Mais là où s’accumulent les difficultés, cela a toutes les chances d’être contreproductif : on enseignera aux jeunes des principes d’égalité et de fraternité que leur situation scolaire et sociale dément. Souvent on leur parlera de droits qui ne sont pas appliqués et, là où la ségrégation culturelle et sociale est la plus forte, la laïcité a toutes les chances de leur apparaitre comme un ensemble d’interdits.

Plus au fond, je ne crois pas que la transmission des valeurs passe par des leçons, comme l’Église et l’École républicaine pouvaient le croire au début du XXe siècle. Elle doit d’abord passer par une expérience sociale, une activité, un dialogue, qui donnent du sens et de la chair à ces principes.

Quelle place accorder à la parole des élèves, qui ne va pas forcément dans le sens des valeurs de la République, et comment réunir les conditions de leur expression ?
Alors que les leçons répondent aux questions que se posent ceux qui les font, il faut répondre aux questions que se posent les élèves. Y compris quand elles sont désagréables, voire insupportables. Qu’on le veuille ou non, les élèves vivent dans la société. Ils parlent entre eux, surfent sur la toile et croient aux complots, leurs parents parlent de politique et votent aussi pour les partis extrémistes… C’est aux questions qu’ils posent qu’il faut répondre plutôt que les recouvrir par des leçons qui leur sembleront souvent hostiles ou vides de sens.

Il en est de la laïcité comme de la sexualité et des relations entre les filles et les garçons, il me semble plus sérieux de répondre aux questions que posent les élèves, y compris s’il s’agit de provocations adolescentes, que de donner des réponses à des questions qui ne se posent pas.

Beaucoup d’enseignants se sont sentis très seuls et démunis en janvier comme en novembre face à tout cela. Comment les aider ?
Évidemment cette stratégie éducative est difficile et exigeante. D’abord rien n’indique que tous les enseignants partagent la même conception de la laïcité et de la République et il serait dangereux de laisser chaque enseignant seul face aux questions de ses élèves, ne serait-ce que pour éviter des réponses dissonantes et contradictoires. De plus, il serait illusoire de croire que chaque enseignant, seul, est capable de répondre aux questions les plus dérangeantes de ses élèves, qu’ils soient attirés par le fondamentalisme religieux ou par le discours du Front national.

Il me semble donc que, dans chaque établissement, les enseignants doivent avoir le temps de réfléchir et de travailler ensemble pour construire des dispositifs de débat avec leurs élèves et pour s’accorder sur les réponses à donner aux questions qu’ils posent. Il faut les aider à s’informer, à réfléchir ensemble et à proposer des activités qui engagent les valeurs de la laïcité et de la tolérance. Il faut aussi que cette réflexion inclue les questions que se posent les parents.

Bref, c’est à chaque établissement de construire ses réponses. Ce qui suppose que se forment partout de véritables communautés éducatives. Sans ces communautés et ces équipes, il ne restera que des leçons et bien souvent que des incantations.

François Dubet
Propos recueillis par Cécile Blanchard

Sur la librairie

 

Inclure tous les élèves
Pour les élèves à besoins éducatifs particuliers, l’écart est parfois grand entre ce qui est prescrit et la réalité de leur scolarisation. Ce dossier vise à en pointer les freins et à proposer des leviers à même de faire vivre l’école inclusive refondée.