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Conférence

« Il est grand temps de rallumer les étoiles* »

Mireille Cifali

27 novembre 2019

Le 23 novembre 2019, la revue l’ERRE et la FNAREN organisaient une rencontre avec Mireille Cifali, professeure d’université honoraire à l’Université de Genève, à l’occasion de la parution des deux premiers ouvrages d’une trilogie (S’engager pour accompagner, Valeurs des métiers de la formation, PUF, 2018 ; Préserver un lien. Éthique des métiers de la relation, PUF, 2019. ). Bruno Robbes nous en donne des échos.


Mireille Cifali s’est engagée dans un travail colossal : publier trois ouvrages en trois années, pour livrer l’essentiel d’un parcours d’historienne, de psychanalyste, de clinicienne… et de formatrice de tant de professionnels des métiers de la relation : à l’école, dans la santé, en formation, auprès de celles et de ceux qui accompagnent la difficulté. Son premier livre, publié en septembre 2018, investiguait la notion d’engagement dans l’accompagnement des formés [1]. Celui qui est paru en septembre dernier s’attache à la préservation du lien dans les métiers de la relation [2]. Le troisième ouvrage, certainement disponible en 2020, abordera les responsabilités des métiers de la transmission [3].

Le samedi 23 novembre, elle donnait une conférence à Paris, à la Bourse de travail, à l’invitation de la revue ERRE et de la FNAREN [4]. Alors que les métiers de la relation connaissent une période sombre, le développement d’une posture éthique permettant l’écoute et l’accompagnement dans la relation d’aide prend toute son importance. Les rééducateurs accompagnent des enfants « de chair et d’os » et soutiennent leurs enseignants « dans la tourmente ». Adopter une posture clinique aujourd’hui, c’est se situer à contre-courant de la pensée dominante. Il s’agit alors de savoir se positionner stratégiquement pour rester en accord avec soi-même. Faire une place à la négativité, à la destructivité, au non-savoir, mais aussi à la créativité pour aller vers des processus de changement, tel est l’un des messages forts que Mireille Cifali délivre.

Elle débute son intervention en définissant la démarche clinique comme une manière de nommer ce que la psychanalyse a construit, alors que la psychanalyse déclenche actuellement une haine de la part des tenants des disciplines qui s’affirment comme scientifiques. Les attaques sont vives, allant jusqu’à faire croire que les sciences d’aujourd’hui prennent la place de ce qui existait dans le passé sans y faire référence ni s’y articuler. Négation, plutôt qu’articulation. Nous assistons ainsi à un déni de l’histoire des sciences, à une négligence de comment se construit un savoir scientifique, ce qui conduit parfois à commettre les mêmes erreurs que par le passé surtout quand ces savoirs déterminent des pratiques. La psychanalyse n’a d’ailleurs pas été épargnée par l’arrogance et la toute-puissance en son sein, ce qui n’empêche pas que la situation actuelle inquiète la conférencière. Car l’être humain a, qu’il le veuille ou non, une relation intérieure avec les objets qui l’entourent, même avec un robot ou un logiciel. Mireille Cifali défend la nécessité d’une articulation, non pas d’une rivalité, entre les différentes approches scientifiques se préoccupant des métiers de la relation. Elle espère provoquer une alliance de tous ces métiers, qui se confrontent à des personnes en vulnérabilité de toute sorte dans notre société. Faire alliance pour montrer que la démarche clinique est précieuse et qu’elle a sa place à côté d’autres savoirs, d’autres outils. « Nous devrions collaborer », déclare-t-elle, « mais je désespère un peu, car cela a trop souvent échoué… ».

Mireille Cifali refuse l’idée que la clinique soit réservée à petit nombre, même si les cliniciens ne peuvent imposer ce chemin. Ils peuvent seulement aider les personnes à faire un travail qui leur permettra de s’arrêter, d’entendre, d’être dans l’accueil… Certains enseignants, certains mouvements pédagogiques – Freinet, la pédagogie institutionnelle, le GFEN – sont cliniciens sans toujours le savoir. De même, il est encore possible de travailler avec des personnes qui se maintiennent vivantes par la pratique des arts et de la création, ou qui sont engagées dans une démarche spirituelle leur permettant de connaître leur intériorité. « Résister », dit Mireille Cifali, « c’est conserver nos relations ”résonnantes”, celles où l’on vibre » (Harmut Rosa [5]). Le processus clinique est en rapport avec la création.

Avec le management néo-libéral qui domine actuellement à l’école comme dans la plupart des organisations humaines de nos pays, il n’y a pas ou peu de place pour une démarche clinique. L’administration et le contrôle des métiers règnent en maîtres. Les enseignants ont à appliquer des procédures. La pensée de ce qui se passe dans la relation professionnelle est annulée. D’un autre côté il existe des formations pour réapprendre à sourire, des labels de bienveillance… Ainsi vivons-nous un moment très particulier, où les termes élaborés par les cliniciens – confiance, bienveillance, empathie… – sont repris et détournés de leurs significations premières, pour des impératifs contraires. Fort heureusement, les personnes résistent à ces logiques managériales et à leurs intentions normatives, car une personne excède toujours la théorie. La clinique se faufile alors dans les interstices, dans la marge, dans les failles de cette normativité. Pour exister, elle se doit d’être à côté, jamais au centre mais à une place d’humilité. Si la non reconnaissance sociale généralisée des métiers de la relation fait énormément souffrir les professionnels (les enseignants sont toujours ceux qui font mal…), ils ne seront jamais reconnus autrement que par ceux qu’ils accompagnent. Il s’agit donc de ruser et de se maintenir dans cette posture, malgré la difficulté et ce qui fait obstacle.

Un autre aspect de nos sociétés actuelles concerne l’idéologie sociale qui idéalise l’expertise, médicalise la souffrance, ne fait crédit qu’aux protocoles. Ainsi la place du diagnostic est emblématique : on veut savoir de quoi l’autre souffre et dès lors qu’un mot est mis sur cette souffrance, il n’y aurait plus qu’à trouver la technique qui guérit. Or, les cliniciens savent bien qu’un symptôme a son sens ailleurs. C’est aux professionnels des métiers de la relation d’accueillir le diagnostic, puis de travailler ensuite pour ne pas y enfermer un autre, pour accueillir la surprise de le découvrir autrement, pour préserver leurs capacité d’étonnement et mettre en déroute leurs certitudes préalables. Actuellement, la course au diagnostic permet d’avoir des aides financières et humaines, et nous ne pouvons pas juger ceux qui cherchent à les obtenir. On œuvre constamment dans des contradictions, qu’il importe de repérer.

Le rapport au temps est symptomatique. La démarche clinique demande du temps. Or, notre société s’attaque à tout ce qui relève du temps long. Un professionnel se doit de réparer dans un temps compté. Notre société veut de l’efficacité en quelques séances, alors qu’un accompagnement demande parfois plusieurs années. C’est là qu’un clinicien cherche à tenir la relation, à ne pas désespérer, et surtout à éviter la multiplication des ruptures de relation, dont nous savons qu’elle crée chez ceux qui les subissent une déshérence et une impossibilité de prendre place. Un clinicien en vient parfois à transgresser pour préserver un espace pour un élève, un espace qui lui permet de n’être pas pressé à changer.

Être clinicien, c’est donc faire avec la résistance du réel, faire avec une certaine folie de notre société. D’où la nécessité d’articuler le psychique et le social, de ne pas travailler seulement l’intériorité, car les symptômes sont aussi le résultat d’une construction sociale. En effet, nous sommes aujourd’hui dans une société qui culpabilise et sur-responsabilise les personnes. Les idéaux de maîtrise des situations et de soi, d’harmonie et d’absence d’angoisse que la société véhicule nous font souffrir, car ils gomment une partie de nous-mêmes. À l’opposé du sujet performant, efficace, qui a des théories, des certitudes et qui croit savoir, accompagner c’est transmettre ce que nous avons construit, c’est prendre soin et d’un autre et de nous. C’est aussi ne pas demander à l’autre ce que nous ne sommes pas nous-mêmes. Même s’il peut avoir de quoi être découragé, un clinicien aurait cependant à se garder d’être dans la plainte, car elle n’est guère porteuse de création. Il peut certes être dans la colère, même dans la sidération parfois, et le faire savoir. Qu’il continue de se former, à penser son expérience, c’est certainement sa protection et sa manière de continuer à préserver la qualité de son travail.

La conférence s’achève par quelques réponses à des questions. Comment rendre visible le travail clinique ? Pour Mireille Cifali, cela passe par l’écriture, les publications (revues), les prises de parole en assumant cette marginalité, car les métiers de la relation sont des métiers de l’invisible. Le terme de rééducateur doit-il changer ? La question est actuellement sans réponse, alors qu’il existe une lutte violente entre les métiers. Il y a peut-être intérêt à rester dans un certain flottement, un entre-deux, qui laisse une marge de liberté. Dans la collaboration avec les enseignants, un rééducateur clinicien est celui qui les accompagne dans leurs pratiques, qui met du liant, qui fait médiation, qui fait circuler la parole. Avec d’autres professionnels ou spécialistes, il peut, quand cela est possible, faire alliance tout en étant lucide sur ce qui se passe. Si un autre ne veut pas écouter, parle au nom d’une vérité, est sûr de sa technique, il peut tenter le dialogue, mais sans garantie. De toute façon, nous savons qu’immanquablement ce qui a été refoulé revient...

Mireille Cifali livre encore quelques réponses qui traduisent bien la précision de son écriture et la justesse de sa pensée. Morceaux choisis…
« Celui qui n’assume pas ses propres limites va dans le mur. En cas de difficulté, il n’aura aucun outil psychique pour y faire face. Il croit maîtriser la relation, mais l’autre surgit toujours à côté de ce qu’il avait prévu ».
« On pressurise les enseignants par rapport à une efficacité et à une réussite. Il y a quelque chose de néfaste à faire dépendre la réussite des enseignants de celles des élèves. La difficulté d’un élève devient alors blessure narcissique, leur échec, alors que c’est bien plus compliqué que cela. On joue sur le narcissisme d’un enseignant, sur l’illusion d’une toute-puissance, mais aussi sur sa culpabilité avec son lot de souffrances ».
« Si vraiment nous étions dans l’école de la confiance, alors il s’agirait de faire confiance aux enseignants et leur permettre d’inventer, on a alors des réussites locales à la mesure des conditions qui existent dans tel ou tel lieu, avec toutes les personnes en présence »
.

Nous espérons vous avoir donné l’envie de lire Mireille Cifali. Après Le lien éducatif [6] que nous considérons comme l’un des ouvrages les plus importants des sciences de l’éducation de la fin du XXe siècle, les trois livres qu’elle publie aujourd’hui sont une somme de ce qu’elle a écrit dans sa vie professionnelle à propos de la démarche clinique, et l’on a tout lieu de penser qu’ils deviendront des livres de référence. Mireille Cifali a toujours donné une grande importance à l’écriture. Elle ne s’adresse pas à une élite scientifique ou à quelques intellectuels de salon, mais à des professionnels et à des personnes. Comme Françoise Dolto, elle sait expliquer dans un style accessible et sensible, les apports de la psychanalyse et des autres sciences humaines, à la compréhension de nos relations aux autres, pour un « prendre soin ». Ces trois ouvrages disent l’urgence d’une telle démarche dans nos sociétés qui défont le sens même de notre présence, de notre existence. Ils le disent avec détermination, avec esprit de résistance… et avec sérénité.

* Ce vers de Guillaume Apollinaire a été cité en introduction de la conférence.

Bruno Robbes


Voir aussi :

http://www.cahiers-pedagogiques.com/Apprendre-une-source-d-angoisse-et-de-passion

https://www.puf.com/content/Pr%C3%A9server_un_lien_%C3%89thique_des_m%C3%A9tiers_de_la_relation

https://www.cahiers-pedagogiques.com/S-engager-pour-accompagner-Valeurs-des-metiers-de-la-formation


[1Cifali, M. (2018). S’engager pour accompagner. Valeurs des métiers de la formation. Paris : PUF.

[2Cifali, M. (2019). Préserver un lien. Éthique des métiers de la relation. Paris : PUF.

[3Cifali, M. (à paraître). Tenir parole. Responsabilités des métiers de la transmission. Paris : PUF.

[4Fédération Nationale des Associations des Rééducateurs de l’Éducation nationale.

[5Rosa, H. (2018). Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Paris : La Découverte.

[6Cifali, M. (2005). Le lien éducatif. Contre-jour psychanalytique. Paris : PUF [1re éd. 1994].


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