Accueil > Ressources > Nous avons lu > Histoires de lecteurs


Recension parue dans le N° 381 de février 2000

Histoires de lecteurs

Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal. Nathan, Essais et recherches, 1999, 446 p

14 février 2000


Commander cet ouvrage



Les travaux qui constituent l’objet de cet épais volume (lequel se lit cependant très facilement) participent d’un courant sociologique qui nous semble particulièrement fécond. Comme dans les enquêtes de Baudelot ou les recherches de Hébrard et Chartier, on s’intéresse ici aux pratiques de lecture dans leur complexité et leur richesse, loin des schémas réducteurs et des conceptions " lettrées " et esthétisantes qui isolent l’acte de lire de toute assise sociale et ignorent finalement le lecteur réel au profit d’un lecteur imaginaire.

Les auteurs ont interrogé des lecteurs très divers sur leur bibliothèque personnelle, leurs goûts, leur manière de lire, leur biographie de lecteur (héritage, continuité et ruptures) et dressent donc des portraits savoureux et hétéroclites où chacun pourra sans doute reconnaître ça et là un peu de lui-même. Les commentaires de fin de chapitre et la conclusion finale tentent une généralisation et proposent quelques éléments d’analyse, lesquels finalement s’avèrent souvent moins intéressants que les portraits concrets des personnages qui peuplent le livre. Les enquêteurs soulignent d’ailleurs les menaces qui pèsent sur leur travail (l’absence de sincérité possible des personnes interrogées devant des représentants d’une légitimité culturelle qui se trouvent de fait en état de supériorité, ou au contraire les connivences inconscientes entre enquêteurs et enquêtés) et leurs interprétations courent toujours le risque d’être hâtives et contestables.

Mais un pédagogue ne peut que se passionner devant ces itinéraires singuliers, celui du garde forestier amateur de Nietzche, de la documentaliste autodidacte, du jardinier aux lectures utilitaires ou de l’éducatrice post-soixante-huitarde (il est beaucoup question de l’héritage de 68), sans oublier le couple aux noms à particule " indifférent à la légitimité culturelle " et pour qui le livre n’occupe qu’une place médiocre. On sera plus d’une fois ému par les non-dits, les fragilités qui s’avouent à travers le rapport à la lecture (cette lecture qui permet de s’évader d’un réel décevant ou difficile), les petits bonheurs ressentis, les enthousiasmes de l’ascension culturelle passée comme la nostalgie des lectures perdues.

On retiendra en tout cas de nombreux points à méditer pour notre pratique en classe :
- L’importance du " divertissement " dans la lecture ; lire pour s’évader occupe une place de choix à côté de " lire pour apprendre " et " lire pour se parfaire ", tandis que le lettré s’enferme peut-être dans un hautain " lire pour lire " (encore que les auteurs tendent peut-être à caricaturer le " littéraire ").
- Le rôle majeur joué par la division sexuelle : les femmes décidément ont un rapport différent à la lecture ; elles s’intéressent plus " au monde des hommes " qu’au " monde des choses " et affectionnent les livres qui parlent des relations entre les gens ou portent un regard sur soi. Les genres sont aussi très marqués sexuellement : le polar et la science-fiction sont terriblement masculins
- La nécessité de mettre en relation lecture et vécu social et psychologique. On lit toujours en fonction de ce que l’on est, soit pour se conforter dans son identité, soit à partir de ce qu’on est pour chercher autre chose. Les auteurs veulent en fait " étendre à la lecture le mode d’explication et de compréhension universelle qui définit la vision scientifique et arracher la lecture au statut d’extra-territorialité que les intellectuels et plus précisément les littéraires sont enclins à lui accorder ".
- L’articulation complexe entre les aspects solitaires de la lecture et son fonctionnement socialisé (importance des échanges sur les lectures ; si ceux-ci n’existent pas, il y a peu de chances que beaucoup de nos élèves deviennent des lecteurs)
- Enfin, la confirmation de la place qu’occupe la lecture dans l’acquisition d’un " capital scolaire " et la manière dont cela est vécu, avec souvent inquiétude, voire angoisse par les parents (que sont ici certains des lecteurs interrogés, lisant ou relisant Molière ou autres Classiques pour et avec leurs enfants).
Une somme remarquable, qui appelle d’autres travaux à l’intérieur de ce nouveau et passionnant chantier. La réflexion sur ce sujet essentiel doit absolument s’intégrer à la formation des enseignants (et pas seulement les professeurs de lettres).

Jean-Michel Zakhartchouk


Commander cet ouvrage